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musicien aveugle aux oreilles arrachées

13 juillet 2009

gueule« Il existe une légende, celle d’un musicien ambulant aveugle, appelé Hoichi. En s’accompagnant d’un instrument à cordes, le biwa, Hoishi contait l’histoire de la dynastie des Heike, chassés du pouvoir au douzième siècle par la dynastie des Genji et pour la plupart exterminés. Un jour, un moine lettré entendit par hasard Hoichi chantant dans la rue. Les gens du petit peuple qui composaient son public l’écoutaient, fascinés. Quand arriva le moment le plus captivant, ils furent nombreux à pleurer. Le moine s’éprit d’Hoichi et le conduisit dans son temple. Il lui offrit une chambre et des repas, en échange de quoi Hoichi devait habiter là et ne chanter dorénavant que pour lui. Hoichi était content de plus affronter la faim ni le froid. Quant au petit peuple, qui n’entendrait plus la voix d’Hoichi, il fut déçu. Mais il y avait encore un autre groupe d’auditeurs auquel Hiochi manquait : les esprits de la dynastie des Heike. Trois groupes de récepteurs se font ici concurrence : le peuple qui aimait la voix d’Hoichi, le moine, qui, pour savoure l’art ‘pur’ d’Hiochi, vient en aide à l’artiste grace à son argent et à son pouvoir, et les esprits des morts auxquels la voix d’Hiochi permettait de demeurer dans la mémoire collective. Toutes les nuits, les esprits enlevaient Hiochi, l’emmenaient dans leur cimetière et l’obligeaient de chanter pour eux. Quand le moine s’aperçut des ces enlèvements, il fit écrire sur la peau d’Hiochi un texte de prière le protégeant des esprits. Finalement, son corps tout entier fut couvert de signes sacrés, mais ceux qui étaient chargés d’écrire le texte avaient oublié d’écrire sur les oreilles. La nuit venue, les morts apparurent, ils s’étonnèrent de ne pas voir Hoichi, ils ne virent que ses oreilles. Ils crièrent le nom d’Hoichi mais ne reçurent pas de réponse. Ils finirent par lui arracher les oreilles avant de les emporter. Hoichi serra les dents, il ne cria pas et resta assis sans bouger dans l’obscurité.

En matière d’écriture, les récepteurs importent peu, mais je ne puis oublier leur pouvoir lorsque je pense à Hiochi, le musicien, chanteur et narrateur aveugle au corps couvert d’écriture et aux oreilles arrachées, assis, solitaire et barbouillé de sang entre le peuple, le moine et les morts. »

Yoko Tawada

P.S. trève de citations, il faut absolument que je termine cet article sur l’oreille de Yoko, et voilà que je tombe sur une autre

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3 commentaires

  1. merci! on se croirait dans version orientesque de Ernst Bloch « Traces »…


  2. bonne piste, merci, il faut que je dépoussière mon exemplaire… jamais réussi à lire son principe espérance, mais j’aime ses écrits « mineurs ».
    Vient juste de sortir d’un carton les mots et les choses, pour voir si dans le dispositif littérature actuelle touche-à-tout il y a retour au pléthorique que foucault voit dans l’épistémè du 16e siècle.


  3. courage pour l’article (bis)



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