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"Ish bin ein Bearleener"

2 septembre 2009

jfk1 Si une personne a été complètement absente ces derniers jours dans les réseaux que je fréquente, ce fut bien Edward Kennedy, malgré une médiatisation assez importante, ou disons normale pour un mort aussi haut placé, mais certainement en deça de la légende familiale qui l’entoure. Je ne voudrais pas chercher à savoir ici pourquoi tel était le cas, cette entreprise me délivrerait peut-être une fois de plus la preuve du ghetto des réseaux sociaux sur internet (sorte d’auto-propulseurs et cadre auto-référentiel – immunisé contre "ce qui fait mal").

Kennedy, dans ce sens, n’est qu’un mot d’appel comme un autre, il m’évoque bien plus l’illustre frère du sénateur et entre autre son passage à Berlin, autre produit d’appel qui est servi à chaque occasion qui s’y prête. L’occasion est naturellement ce vingtième anniversaire de la chute du mur, que John F. est venu défendre en 1963. Par ailleurs,  il n’avait guère le choix et il s’en est très bien sorti, vu l’accueil chaleureux que les Berlinois (ouest) lui ont réservé lors de son discours.

L’été 2008, il en a déjà été question, lorsqu’il a fallu trouver un endroit digne au discours d’Obama sur les même lieux. Hors question qu’il parle "à l’ombre du mur", désormais tombé, comme ces prédécesseurs (Reagan encore en 1987 y avait demandé publiquement à Gorbatchev de l’abattre – mais Reagan, on l’a oublié, il est devenu infréquentable pour avoir été entraîné par Kohl visiter des tombes d’anciens SS). Obama est venu trop tôt, il n’était pas encore président, donc pas autorisé d’approcher ce mur ou de ce qui en reste comme symbole.

ich_bin_ein_berlinerPassons plutôt par la petite histoire, qui peut bien cacher et aussi comprendre l’autre que l’on voit défiler dans les médias et les manuels de l’histoire. Amerrika, le film, m’a moins marqué par toutes ses bonnes intentions que par ces quelques plans de passages de check-point, assortis de son lot d’humiliations, et puis le contournement absurde de ce serpent de mur de protection (déjà le régime de feu-RDA appelait le sien un mur de protection, antifasciste de surcroît, comme si un mur pourrait protéger contre une idéologie). Et surtout parce que ce mur du côté de la ville de Bethlehem a été affublé du tag auto-dérisoire : "Ich bin ein Berliner."

Par ailleurs, cette photo n’est localisable que par les drapeaux palestiniens et les plaques d’immatriculation des voitures, tout à fait passe-partout. A regarder les échantillons couchés, je pense sans hésiter au mur de Berlin, même si celui en érection est bien plus haut que l’ancien mur de Berlin – on apprend toujours, les concepteurs ont du voir les foules arpenter le mur de Berlin et ont voulu empêcher toute velléité de récidiver sur celui-ci. Du coup ils ont pu économiser quelques miradors. Il n’empêche qu’Elia Suleiman, aussi expert en filmage de check-points, a trouvé un moyen dans son dernier film pour franchir ce mur, un peu à la façon dont rêvent les tags.

Malgré ces similitudes apparentes, le mur qui encercle la Palestine, ou le peu qui en reste et diminue à vue d’oeil, est un objet nouveau. Il s’insère parfaitement dans une politique de colonisation, qui dès ses débuts s’est appuyé sur l’architecture. En témoigne l’essai d’Eyal Weizman, Hollow Land. Un petit bout de ce livre a été traduit par la Fabrique, dont je salue l’initiative, on peut espérer qu’il soit traduit entièrement un jour. Quoi qu’il en soit, son sous-titre annonce le programme : Israel’s architecture of occupation.

Tandis que le régime de la RDA avait épuisé ses moyens architecturaux – il faudrait tout de même rajouter les prisons destinés à accueillir les fuyants et les opposants,  avec la construction du mur qui avait pour but d’empêcher l’exode de ses citoyens et par là fin prématurée de cette expérience inédite sur le sol allemand, les dirigeants israéliens ont mis en place tout un dispositif architectural pour contrôler et contenir la population palestinienne autant que les Arabes d’Israel. Ce dispositif architectural est au centre de la politique d’occupation, à commencer par l’implantation des colonies, qui depuis les accords d’Oslo n’ont plus grand chose à avoir avec les kibboutzim. Comme Eyal Weizman le développe fort bien, cela commence par le repérage d’un point culminant, pour prétexte : installer une antenne téléphonique suite à des plaintes de colons. Une fois installée, l’antenne doit être protégée contre des éventuelle attaques terroristes, un guet de surveillance est monté, il lui faut des commodités, d’autres bâtiments suivent, le raccord à l’eau et aux égouts (formidable histoire comment les Israéliens séparent leurs égout des autres), la base pour une nouvelle implantation est faite. Reste à prévoir un nouveau tracé du mur de protection.

Pour cette dernière raison, le mur de protection est entré dans une nouvelle ère. Le temps des fortifications statiques, qui ont dominé pendant des siècles l’esprit de nos militaires – une saisissante description de leur impasse se trouve dans Austerlitz de W.G. Sebald, de nouvelles dispositions sont prises, proches d’une adaptation au fait que le temps des guerres conventionnelles où des armées bien identifiables, appartenant à des États, est révolu. Il s’agît désormais de s’adapter à des conflits qui apparaissent comme leurs protagonistes sans que leur origine soit clairement identifiables, pas de nulle part certes, mais entouré d’un flou (voir Kippour d’Amos Gitai pour se faire une idée). Eyal Weizman a observé les réflexions de l’Operational Theory Research Institute (OTRI), qui a fonctionné entre 1996 et 2006 comme Think Tank de l’armée israélienne. Rien que de regarder sommairement, les sources d’inspiration dans la "french theory" frappent immédiatement. C’est-à-dire la difficulté de saisir un adversaire diffus et organisé de façon non-hiérarchique est observée, puis analysée à l’aide des théories poststructuralistes, qui servent tout à fait comme la "boîte d’outils" (Foucault), non plus au service d’un théorie critique du pouvoir, mais aux besoins d’une stratégie de contre-attaque. "Essaimer" et "rhizomer" en petits commando hétérarchiques comme réponse à des structures équivalentes dans le camp palestinien, ce qui a donné ces traversées de murs d’immeubles dans l’attaque de Nablus en 2002.

Evidemment, pas besoin de théorie post-structuraliste pour trouver la parade à la guérilla urbaine, mais en communiquant à l’ennemi par ce genre de discours, l’armée israélienne essaie de regagner une supériorité dans un conflit qui n’arrête pas de leur échapper. Weizmann attribue l’échec de la campagne du Libanon au fait que l’armée israélienne aurait abandonné cette voie pour revenir à une organisation plus classique du conflit. L’hiérarchie traditionnelle de l’armée, dès le départ en conflit avec cette réflexion nouvelle de concevoir la guerre, aurait pris le dessus. Quoiqu’il en soit, on peut imaginer que l’adversaire ne se repose pas et après un temps de stupéfaction, – un témoin palestinien relatait, qu’il avait l’impression que les soldats israéliens étaient partout et contrôlaient tout le camp de Balata en 2002, bien que cela lui semblât matériellement impossible, a retrouvé ses esprits et s’est adapté à la nouvelle donne.

Sans aucun doute, le Proche-Orient, terme barbare, est devenu le terrain d’expériences en la matière. Cette fluidité introduite dans la construction et la maîtrise du territoire n’a pas que des effets positifs pour l’occupant – pour Weizmann elle entraîne aussi de nouvelles incertitudes quant à l’identité de l’État d’Israël comme le titre "Hollow land" le suggère.

Le contrôle presque total de l’espace aérien, les out-posts pour quadriller les territoires occupés se trouvent comme minés par les "tunnels" palestiniens, une des réponses artisanales à la sophistication israélienne, image d’une solution impossible.

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