Archive for juin 2009

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Les poids lourds dont on se sert chez nous ont un chemin de freinage trop long.

29 juin 2009

depardon_voyage« On signalait une dépression au-dessus de l’Atlantique; elle se déplaçait d’ouest en est en direction d’un anticyclone situé au-dessus de la Russie, et ne manifestait encore aucune tendance à l’éviter par le nord. Les isothermes et les isothères remplissaient leurs obligations. Le rapport de la température de l’air et de la température annuelle moyenne, celle du mois le plus froid et du mois le plus chaud, et ses variations mensuelles apériodiques, était normal. Le lever, le coucher du soleil et de la lune, les phases de la lune, de Vénus et de l’anneau de Saturne, ainsi que nombre d’autres phénomènes importants, étaient conformes aux prédictions qu’en avaient faites les annuaires astronomiques. La tension de vapeur dans l’air avait atteint son maximum, et l’humidité relative était faible. Autrement dit, si l’on ne craint pas de recourir à une formule démodée, mais parfaitement judicieuse: c’était une belle journée d’août 1913.

Du fond des étroites rues, les autos filaient dans la clarté des places sans profondeur. La masse sombre des piétons se divisait en cordons nébuleux. Aux points où les droites plus puissantes de la vitesse croisaient leur hâte flottante, ils s’épaississaient, puis s’écoulaient plus vite et retrouvaient, après quelques hésitations, leur pouls normal. L’enchevêtrement d’innombrables sons créait un grand vacarme barbelé aux arêtes tantôt tranchantes, tantôt émoussées, confuse masse d’où saillait une pointe ici ou là et d’où se détachaient comme des éclats, puis se perdaient, des notes plus claires. à ce seul bruit, sans qu’on en pût définir pourtant la singularité, un voyageur eût reconnu les yeux fermés qu’il se trouvait à Vienne, capitale et résidence de l’Empire.

On reconnaît les villes à leur démarche, comme les humains. Ce même voyageur, en rouvrant les yeux, eût été confirmé dans son impression par la nature du mouvement des rues, bien avant d’en être assuré par quelque détail caractéristique. Et s’imaginerait-il seulement qu’il le pût, quelle importance ? C’est depuis le temps des nomades, où il fallait garder en mémoire les lieux de pâture, que l’on surestime ainsi la question de l’endroit où l’on est. Il serait important de démêler pourquoi, quand on parle d’un nez rouge, on se contente de l’affirmation fort imprécise, alors qu’il serait possible de le préciser au millième de millimètre près par le moyen des longueurs d’onde; et pourquoi, au contraire, à propos de cette entité autrement complexe qu’est la ville où l’on séjourne, on veut toujours savoir exactement de quelle ville particulière il s’agit. Ainsi est-on distrait de questions plus importantes.

Il ne faut donc donner au nom de la ville aucune signification spéciale. Comme toutes les grandes villes, elle était faite d’irrégularité et de changement, de choses et d’affaires glissant l’une devant l’autre, refusant de marcher au pas, s’entrechoquant; intervalles de silence, voies de passage et ample pulsation rythmique, éternelle dissonance, éternel déséquilibre des rythmes; en gros, une sorte de liquide en ébullition dans quelque récipient fait de la substance durable des maisons, des lois, des prescriptions et des traditions historiques.

Bien entendu, les deux personnes qui remontaient une des artères les plus animées de cette ville n’avaient à aucun degré ce sentiment. Elles appartenaient visiblement à une classe privilégiée, leurs vêtements, leur tenue et leur manière de parler étaient « distingués »; de même qu’elles portaient leurs initiales brodées sur leur linge, elles savaient, non point extérieurement, mais dans les plus fins dessous de leur conscience, qui elles étaient, et que leur place était bien dans une capitale de l’Empire. En admettant que ces deux personnes se nomment Arnheim et Hermeline Tuzzi, et la chose étant impossible puisque Madame Tuzzi, en août, se trouve à Bad-Aussee en compagnie de son mari et que le Docteur Arnheim est encore à Constantinople, une question se pose: qui est-ce ? Ce sont là des questions qui se posent souvent, dans la rue, aux esprits éveillés. Elles se résolvent d’ailleurs curieusement, c’est-à-dire qu’on les oublie pour peu que, dans les cinquante mètres qui suivent, l’on n’ait pas réussi à se rappeler où l’on a bien pu voir ces têtes-là. Les deux personnes dont je parle s’arrêtèrent tout à coup à la vue d’un attroupement. Un instant auparavant, déjà, quelque chose avait dévié, en mouvement oblique; quelque chose avait tourné, dérapé: c’était un gros camion, freiné brutalement, ainsi qu’on pouvait le voir maintenant qu’il était échoué là, une roue sur le trottoir. Aussitôt, comme les abeilles autour de l’entrée de la ruche, des gens s’étaient agglomérés autour d’un petit rond demeuré libre. On y voyait le chauffeur descendu de la machine, gris comme du papier d’emballage, expliquer l’accident avec des gestes maladroits. Les gens qui s’étaient approchés fixaient leurs regards sur lui, puis les plongeaient prudemment dans la profondeur du trou où un homme, qui semblait mort, avait été étendu au bord du trottoir. L’accident était dû, de l’avis presque général, à son inattention. L’un après l’autre, des gens s’agenouillaient à côté de lui, voulant faire quelque chose; on ouvrait son veston, on le refermait, on essayait d’asseoir le blessé, puis de le coucher de nouveau, on ne cherchait, en fait, qu’à occuper le temps en attendant que Police-secours apportât son aide autorisée et compétente.

La dame et son compagnon s’étaient approchés eux aussi et, par dessus les têtes et les dos courbés, avaient considéré l’homme étendu. Alors, embarrassés, ils firent un pas en arrière. La dame ressentit au creux de l’estomac un malaise qu’elle était en droit de prendre pour de la pitié; c’était un sentiment d’irrésolution paralysant. Après être resté un instant sans parler, le monsieur lui dit:

‘Les poids-lourds dont on se sert chez nous ont un chemin de freinage trop long.’

La dame se sentit soulagée par cette phrase, et remercia d’un regard attentif. »

Robert Musil, l’homme sans qualités, début du roman.

Merci à Sylvia OSTROWETSKY, qui, sans le savoir, m’a évité de chercher dans mes cartons.

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Musil et la météo

29 juin 2009

« Über dem Atlantik befand sich ein barometrisches Minimum; es wanderte ostwärts, einem über Rußland lagernden Maximum zu, und verriet noch nicht die Neigung, diesem nördlich auszuweichen. Die Isothermen und Isotheren taten ihre Schuldigkeit. Die Lufttemperatur stand in einem ordnungsgemäßen Verhältnis zur mittleren Jahrestemperatur, zur Temperatur des kältesten wie des wärmsten Monats und zur aperiodischen monatlichen Temperaturschwankung. Der Auf- und Untergang der Sonne, des Mondes, der Lichtwechsel des Mondes, der Venus, des Saturnringes und viele andere bedeutsame Erscheinungen entsprachen ihrer Voraussage in den astronomischen Jahrbüchern. Der Wasserdampf in der Luft hatte seine höchste Spannkraft, und die Feuchtigkeit der Luft war gering. Mit einem Wort, das das Tatsächliche recht gut bezeichnet, wenn es auch etwas altmodisch ist: Es war ein schöner Augusttag des Jahres 1913.“

Robert Musil, Der Mann ohne Eigenschaften

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Mordicus

20 juin 2009

aventuresUn habitant d’Augsbourg a été interné à l’asile d’aliénés d’Augsbourg uniquement, parce que, toute sa vie, il avait soutenu à tout bout de champ que les derniers mots de Goethe avaient été : “Suffit comme ça !”[1] et pas “Plus de lumière !”[2], ce qui, à la longue, avait fini par taper sur les nerfs à tous ceux qui étaient en contact avec lui, au point qu’ils s’étaient ligués pour obtenir l’internement de cet Augsbourgeois si déplorablement obsédé par sa thèse. Six médecins avaient refusé de faire interner le malheureux, le septième avait prescrit sur le champ un internement d’office. Ainsi que je viens de l’apprendre par la Frankfurter Allgemeine Zeitung, ce médecin vient, pour cela, de se voir décerner la médaille Goethe de la Ville de Francfort .

Thomas Bernard, L’imitateur .


[1] “Mehr nicht!”

[2] “Mehr Licht!”

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Entre brosses et bigoudis

20 juin 2009

« Je les imagine tous réunis [Charlotte et Martin Beradt, Hannah Arendt, Heinrich Blücher, Siegfried Krakauer, Walter Benjamin], un soir de 1942, une bien triste année, dans le petit deux pièces occupé pa Charlotte es son époux, l’écrivain Martin Beradt. Les Cheveux, par terre, ont été balayés, les peignes, brosses et bigoudis rangés, car pour vivre, Charlotte tient là un salon de coiffure pour dames dans la journée. Ils discutent de cette collection de trois cent cauchemars entre 1933 et 1939. Benjamin, qui pensait justement qu’une époque se dit aussi par ses rêves, est à la fois accablé et fasciné par ceux-là : des rêves de soumission, de peur, d’humiliation, mais également de subtile transgression (rêver qu’il est interdit de rêver, par exemple), des scénarios grotesques et grinçants témoignant de la façon dont le totalitarisme pénétrait les consciences, tourmentait le sommeil et travaillait les songes. Kracauer, qui gagne difficilement sa vie en travaillant à la FIlm Library du Museum of Modern Art et pense déjà à l’ouvrage qu’l veut écrire sur le cinéma expressioniste allemand, souligne la ressemblance avec l’atmosphère inquiétante, mécanique et chaotique de ces films (il la définira plus tard comme ‘le triomphe complet de l’ornemental sur l’humain’). Il parle de Caligari, du Dr Mabuse, de la passivité et de l’effroi. Hanna Arendt évoque l’univers de Kafka au sujet duquel elle écrira peu après, en 1944 : ‘Nous sommes aujourd’hui sans doute beaucoup plus conscients qu’il y a vingt ans que cet univers est davantage qu’un cauchemar et qu’il coïncide de façon inquiétante avec la structure de la réalité que nous sommes en train d’endurer.’ Comme en mirroir, c’est précisément pour ‘aider à comprendre la réalité d’une structure sur le point de se transformer en cauchemar’ que Charlotte Beradt s’étati lancée dans cette étrange et périlleuse aventure de collectionneuse des mauvais rêves de ses concitoyens à Berlin.
Impressionnés par ces récits hallucinés, ils se souviennent du rôle donné par Freud, dans l’analyse du rêve, du déplacement, c’est-à-dire à la façon dont la censure induit la substitution d’éléments, d’images, de contenus nouveaux à d’autres, primordiaux et potentiellement conflictuels et menaçants. Là, ce qui les frappe, c’est combien censure, surveillance, contrôle (ou autocontrôle) deviennent très souvent la matière même du rêve, comme si, en régime totalitaire, il n’y avait plus de déplacement possible, y compris dans l’activité onirique : un homme rêve qu’un décret supprime tous les murs, une femme qu’elle est épiée par son poêle, d’autres voient fondre sur eux d’innombrables et absurdes interdictions bureaucratiques ou s’humilient dans des situations grotesques et glaçantes. Le trait est forcé la nuit, il cerne d’autant mieux l’âpreté du jour.
‘Si le nazisme pénètre les rêves, il peut également infiltrer la langue et l’empoisonner.’ fait remarquer Walter.
Martin s’insurge : ‘ Ils peuvent brûler les livres, censure toute expression libre, ils n’effacerons pas la mémoire des paroles et des textes !’
La discussion, en allemand évidemment, et à propos de l’allemand, est animée. Ils aiment cette langue, avec elle ils peuvent exprimer toutes les nuances de leur pensée, c’est le seul bien vraiment précieux qu’ils ont pu emporter. Hannah, volontaire et vaillante comme son amie Charlotte, s’est néanmoins mise énergiquement à l’anglais. Walter, morose et las, ne peut s’y résoudre. Lui, qui cherchait dans ‘La tâche du traducteur’, la visée d’un pur langage au-delà de la diversité des langues, n’est pas loin de considérer (comme Adorno) que l’allemand est la langue philosophique et poétique par excellence. Son inquiétude n’en est que plus grande. À ce moment-là, ils ne savent bien sûr pas que, en Allemagne même, le philologue juif Victor Klemperer, pour résister à l’oppression et sauvegarder sa raison, tient en secret un journal dans lequel il analyse les mécanismes langagiers et les mots-clé de la Lingua Tertium Imperii, cette langue nazie qui corrompt les esprits. L’entreprise audacieuse et résolue de Victor Klemperer, qui s’apparente à celle de Charlotte Beradt, mais aussi au travail périlleux et obstiné d’Emmanuel Ringelblum et tant d’autres chroniqueurs du désastre dans l’étau des ghettos, donne crédit à la fois au pessimisme de Walter Benjamin et au refus de Martin Beradt. Mais, pour l’heure, le pessimisme l’emporte.
Halt !’ C’est le maître-mot des ces sombres temps, dit Hannah.

– Il claque comme un arrêt de mort’, dit Walter.

Tous se taisent. ‘Un ange passe’, dit l’un d’eux en français. »

Nicole Lapierre, Pensons ailleurs, Paris 2004, p. 22 sqq.
pensons ailleurs

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l’université française, existe-t-elle ?

18 juin 2009

upsTitre repris d’un article qui vient de paraître dans le n°48 de ma revue favorite, VACARME,  un peu décevant dans l’ensemble, comme il n’apporte rien de nouveau pour ceux qui y sont aux premiers loges. Je cite un petit bout de cet article de Lise Wajeman, comme elle rejoint un peu une publication allemande de l’an dernier « Was ist eine Universität? » (Qu’est-ce-qu’une université ? »), la première s’interrogeant sur l’existence, la seconde sur la définition de l’université à l’heure de Bologne.

« Ce dont l’échec du mouvement, sous sa forme actuelle, et alors qu’il se poursuit, vient témoigner, c’est d’abord de cette nouvelle donne, inédite : si l’université échoue à se faire entendre, si elle ne parvient pas à imposer un rapport de force, c’est qu’elle est d’ores et déjà disqualifiée comme interlocutrice. Ce que la surdité gouvernementale vient dire, c’est que l’université française ne compte pas, n’existe pas. »

Rajouté le 20/06/09 : Débat vidéo sur libé entre Olivier Beaud et Bernard Ramanantsoa – Peut-on réformer l’université sans toucher aux grandes écoles?

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Des cuivres, de la musique, des cris

14 juin 2009

WB« Nie mehr hat Musik etwas so Entmenschtes, Schamloses besessen, als die der beiden Blechkapellen, die den Strom von Menschen temperierten, der sich zwischen den Kafferestaurationen des Zoos die Lästerallee entlangschob. Heute erkenne ich, was die Gewalt dieser Strömung ausmachte. Für den Großstädter gibt es keine höhere Schule des Flirts als diese, die umgeben war von den Sandplätzen der Gnus und der Zebras, den kahlen Bäumen und Rissen, auf denen die Aasgeier und die Kondore nisteten, den stinkenden Wolfsgattern und den Brutplätzen der Pelikane und Reiher. Die Rufe und die Schreie dieser Tiere mischten sich mit in den Lärm der Pauken und des Schlagzeugs. Das war die Luft, in welcher zum ersten Mal der Blick eines Knabens auf eine Vorübergehende fiel, während er um so eifriger zu seinem Freunde sprach. Und so groß war die Mühe, weder in Blick noch Stimme sich zu verraten, dass er nichts von ihr sah. »

Walter Benjamin, Berliner Chronik, in: Gesammelte Schriften 6, Frankfurt 1985, p. 484.

Signalons au passage la somme admirative que Bruno Tackels vient d’écrire sur Walter Benjamin, Une vie dans les textes. et l’hommage tout épuré sur Youtube . Il est intéressant de voir qu’un auteur aussi discret incite un tel engouement de bibliographie secondaire. Surtout quand on doit se demander à chaque nouvelle publication : qu’apporte-t-elle de nouveau ?