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Je déballe ma bibliothèque

5 juillet 2009

Improvisation libre sur Benjamin

Bibliothèque de demain ?

Bibliothèque de demain ?

« Le grand casse-tête des déménagements, c’est le rangement des bibliothèques, surtout si leur croissance incontrôlée n’est pas compensée par un accroissement proportionnel des mètres carrés. expert rigoureux et facétieux du Penser/Classer, Georges Perec s’est amusé à classer les classements (alphabétiques, par continents ou par pays, par couleurs, par date d’acquisition, par date de parution, par formats, par genres, par grandes périodes littéraires, par langues, par priorités de lecture, par reliures, par séries…) pour constater qu’aucun n’est satisfaisant et que généralement, chacun les combine à sa manière. Manière révélatrice : elle témoigne à la fois d’une hiérarchie des savoirs qui doit beaucoup à l’esprit du temps, d’une sédimentation sur la durée des centres d’intérêts, des goûts et curiosités bien sûr, de quelques fétichismes et coutumes également. Dis-moi comment tu ranges tes livres et je te dirai qui tu es !

Je me souviens de sérieuses discussions avec mon compagnon au sujet de l’organisation d’une très ample bibliothèque construite dans un couloir d’une longueur opportune, dans notre nouvel appartement. L’enjeu était de taille, car il s’agissait aussi de fusionner en partie (mais quelle partie justement ?) nos possessions, en faisant en sort que chacun s’y repère. J’avais jusque-là une façon très approximative, un peu associative, un peu intuitive, de ranger mes livres, et j’étais bien la seule à m’y retrouver. Nous avons opté pour un classement par genre ou disciplines, ce qui à l’usage n’avait rien d’évident. Au commencement (du couloir) était la philosophie. C’était ma formation (et ma passion) initiale, j’en avais conservé une conception assez classique, qui traversait les siècles de Platon à Derrida, mais restait néanmoins dans le ciel des idées, et la raison pure ou presque.

Premier débat : qui de nos auteurs favoris aurait droit à ce titre distingué de la philosophie ? L’un ramenait son Peguy, l’autre son Benjamin, la liste s’allongeait, la confusion grandissait, nous les mettions de côté… Signe des temps, Marx et les théoriciens marxistes n’étaient plus classés à part, comme dans la bibliothèque du militant des années soixante, ils entraient dans le classement général, à la fois promus (Marx chez les philosophes) et régionalisés (une province de la théorie parmi d’autres). En revanche , les Œuvres complètes de Lénine sous leur cartonnage vert – offertes par mon père, brimant ses réticences, quand je ^réparais à Nanterre, en 1969 et sous la direction de Henri Lefebvre, une maîtrise sur la théorie léniniste de l’organisation – étaient reléguées sous la plafond. Le rayon « psy » était à peu près circonscrit, masi à coups, là encore, d’exclusions arbitraires. Ainsi, par exemple, Serge Moscovici, promoteur de la psychologie sociale (mais également philosophe et anthropologue s’interrogeant sur la nature de l’homme social), ou Georges Devereux, passant de l’ethnopsychiatrie des Indiesn mohaves de l’Arizona à la psychohistoire d’un roi fou, à Sparte, cinq siècles avant notre ère, n’y avaient guère leur place. Et ou mettre Henri Atlan, ce savant surprenant navigant entre biologie, pensée juive et philosophie ?

(…) Le rayon histoire semblait plus facile à ranger : d’abord un sort à part à la théorie, le reste suivant l’ordre chronologique jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, voire la fin du XXe siècle. C’était oublier cette « complication de l’histoire », selon l’expression de Claude Lefort, qui lui-même circule entre philosophie politique et histoire contemporaine. Restaient également ceux, de plus en plus nombreux, qui s’attachant à de nouveaux objets (les mentalités, les gestes, les manières…), sautaient volontiers d’une époque à l’autre. Et puis il y avait les polarités de certains sujets d’études. Il fallait donc prévoir plusieurs étagères sur l’antisémitisme, beaucoup d’autres sur le génocide, puis un très grand pan, assez mal classé, concernant les Juifs, qu’il s’agisse de religion, de tradition, d’histoire ou de culture. Un parti pris discutable, là encore, sur fond de question irrésolue : jusqu’à quel point, surtout dans la période moderne de la diaspora, dissocier l’histoire, la culture ou la production artistique juives de celles des pays où vivent les Juifs ? C’était au moins une solution fonctionnelle du point de vue de mes recherches pendant de langues années. Avec comme toujours, des choix sujets à caution, par exemple Martin Buber d’un côté (le côté juif), Walter Benjamin de l’autre, le côté des inclassables.

Ce même Benjamin, bibliophile, collectionneur, farouchement attaché à sa bibliothèque dont il s’est trouvé dépossédé au fil des exils, expliquait dans un texte de 1931, quand il avait encore ses précieux volumes : ‘Lorsque j’ai commencé, il y a dix ans, à classer mes livres, de plus en plus consciencieusement, je suis bien vite tombé sur des volumes que je ne pouvais me résoudre à écarter, sans être prêt pour autant à les tolérer davantage à l’endroit où je les avais trouvés. Il s’agissait de curiosités, de texte dérangeants, atypiques, voire bizarres, qu’il avait ‘chassés de section en section’, et qui se retrouvaient ensemble dans une sorte de ‘bibliothèque pathologique’, le rayon des égarés en somme. »

Nicole Lapierre, Pensons ailleurs, 2004.

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One comment

  1. croisement…
    http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article421



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