Archive for the ‘Généralités’ Category

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subvertir l’évaluation ?

11 février 2009

vacarmeVotre fils de 15 ans a chuté d’une moyenne de 8,12 à 7,88 en un trimestre, comment expliquez-vous cette dégringolade ? Divorce, meurtre ou attouchement ?

Comment jugez-vous les procédures qui ont rendu possible la juste évaluation de vos compétences profes sionnelles, de l’avenir de vos enfants, de vos chances d’être accepté dans un système mutualiste de soins, et de vos placements boursiers ? Cruelles mais nécessaires, belles parce qu’exigeantes ?

Il a fallu plus de deux heures à votre psychanalyse pour produire des effets, comment l’interprétez-vous ? Mauvais dosage, inadaptation comportementale, autre ?

La fureur de tout évaluer est le poison du jour, et une parfaite idéologie, s’il est vrai qu’on mesure le caractère idéologique d’un discours à deux critères : d’une part à la redondance systématique des mêmes exigences dans les domaines les plus variés, d’autre part au faible nombre de ceux ou celles qui semblent y gagner quelque chose. On prétend ainsi évaluer les enfants dès la maternelle, pour prévenir leur présumée « dangerosité » sociale, puis chacun tout au long de la vie : à l’école, les élèves (rapport Benisti de novembre 2004) comme les professeurs (rapport Attali), à l’université (création de l’Aeres, Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur, en 2006), dans l’entreprise (nouvelles techniques de management), dans le sport, à l’hôpital, dans la recherche, dans les pratiques les plus intimes, chez son psychanalyste (premier amendement Accoyer), sur le marché de l’art (pour obtenir des subventions publiques), et à l’horizon au sein de toute relation humaine (la socialité comme calcul). Ces pratiques ont un coût terrible : à évaluer chaque compétence, et actes scolaires, on éteint inventivité et plaisir du savoir ; à évaluer chaque travailleur, on pousse au conformisme, quand ce n’est pas au suicide (comme au technocentre de Renault à Guyancourt) ; à évaluer chaque scientifique à partir de la régularité de ses publications, on éteint d’avance le caractère collectif, disruptif et digressif de la pensée ; et à évaluer sans cesse ses analystes, ses amant(e)s, ses ami(e)s, on foudroie la vérité de toute rencontre véritablement humaine, c’est-à-dire son caractère singulier, absolument incomparable.

La première exigence est de résister sans compter à une telle offensive pour rappeler combien la vie dans ce qu’elle a de plus fécond et inattendu reste inévaluable. C’est là une résistance politique et non corporatiste : ce qui se met en place est bien moins la simple diffusion de techniques managériales qu’un nouveau « mode de gouvernementalité », au sens où l’entendait Foucault, c’est-à-dire une forme d’organisation de la vie de tous qui s’étend pas à pas, en deçà de toute question de légitimité et sans décision souveraine.

Mais évaluer, c’est aussi la vie même, à condition de l’entendre au sens propre : créer de nouvelles valeurs, comparer pour dépasser et se dépasser, donner du sens, interpréter. C’est une question de justice et d’équité : juger, distribuer, répartir exige toujours une évaluation préalable. C’est aussi une arme pour tous les dominés : refuser toute évaluation reviendrait à se soumettre d’avance aux autorités traditionnelles. On ne peut donc laisser l’évaluation entre de mauvaises mains. Comment la subvertir ? Quatre pistes pour introduire les attaques plus ciblées qui vont suivre.

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in: VACARME 44, chantier pour en finir avec l’évaluation
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A la recherche d’une place

8 février 2009

Très honorés Messieurs,

Je suis un pauvre jeune homme sans travail et plein de zèle commercial, je m’appelle Wenzel, je cherche une place idoine et me permets par la présente de vous demander poliment et gentimen si, par hasard, vous n’en auriez pas une de ce genre, disponible dans vos vastes bureaux aérés, clairs et plaisants. Je sais que votre chère entreprise est grande, fière, ancienne et riche, et je peux donc m’abandonner à l’agréable hypothèse qu’une gentille petite place sympathique et facile serait libre chez vous et que je pourrais m’y glisser comme dans une sorte de cachette bien chaude. Je suis merveilleusement propre, sachez-le, à occuper ce genre de modeste sinécure, car toute ma nature est tendre, et mon être est celui d’un enfant tranquille, bien élevé et rêveur que l’on rend heureux en pensant qu’il ne réclame pas grand-chose et en lui permettant de prendre possession d’un très, très menu coin d’existence où il puisse se montrer utile à sa façon et en tirer satisfaction. Une tranquille, agréable, obscure petite place de rien du tout a été depuis toujours le doux objet de tous mes rêves, et si pour lors les illusions que j’entretiens sur vous pouvaient aller jusqu’à l’espoir que mon vieux rêve toujours présent se transformât en une charmante, vivante réalité, vous auriez avec moi le plus zélé et plus fidèle des employés, pour qui ce serait une affaire de conscience que de remplir avec exactitude et ponctualité ses minimes obligations. Les tâches importantes et ardues, je suis incapable de m’en acquitter, et les devoirs de nature ambitieuse sont trop difficiles pour ma pauvre tête. Je ne suis pas paticulièrement malin, et ce qui est la chose essentielle, je n’aime guère surmener mon intelligence, je suis plutôt un rêveur qu’un penseur, plutôt une nullité qu’un cerveau, plutôt bête que perspicace. A coup sûr, il existe dans les immenses ramifications de votre Institut, que j’imagine regorgeant d’emplois titulaires et temporaires, un genre de travail que l’on peut effectuer comme en rêve. 

Je suis, à franchement parler, un Chinois, je veux dire un homme qui trouve beau et aimable tout ce qui est petit et modeste, et pour qui tout ce qui est imposant et exigeant semble terrible et effroyable. Je ne connais d’autre besoin que celui de me sentir à l’aise afin de pouvoir remercier Dieu chaque jour d’une chère existence pleine de bénédictions. La passion de faire mon chemin dans le monde m’est parfaitement inconnue. L’Afrique avec ses déserts ne m’est pas plus étrangère. Bon, maintenant vous savez quel genre d’homme je suis.

Je rédige, comme vous le voyez, d’une plume élégante et alerte, et vous n’êtes pas obligés de m’imaginer comme complètement dépourvu d’intelligence. Mon cerveau est clair ; pourtant il se refuse à concevoir trop de choses et trop à la fois, il en a une véritable horreur. Je suis de bonne foi et je suis bien conscient que dans le monde où nous vivons, tout cela a vraiment peu de poids, et sur ce, très honorés Messieurs, j’attends de voir ce qu’il vous plaira de répondre à ces lignes qui se noient dans les respectueuses salutations et les sentiments tout à fait empressés de votre

Wenzel
in: Robert Walser, Rêveries et autres, petites proses, Le Passeur, Nantes 1996.
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Des illusions de la démocratie aux réalités de ses apparitions

1 février 2009

Crise de la représentation ? Quelle crise de la représentation ! ? Si vous désespérez de la politique, c’est que vous lui avez demandé plus qu’elle ne peut donner. Vous l’avez imprudemment chargée de tâches morales, religieuses, juridiques, artistiques, qu’elle est impuissante à remplir. Demandez l’impossible, vous récolterez l’atroce ou le grotesque. Si vous voulez qu’on reprenne confiance dans la démocratie, alors il faut d’abord la décharger des illusions qui ont transformé le rêve d’une vie publique harmonieuse en un cauchemar. […]

pub-fant

Bruno Latour, Préface à Walter Lippman, Le public fantôme.

 

 

Le public fantôme

1. L’homme désenchanté

Le citoyen d’aujourd’hui se sent comme un spectateur sourd assis au dernier rang : il a beau être conscient qu’il devrait prêter attention aux mystères qui se déroulent là-bas sur la scène, il n’arrive pas à rester éveillé. D’une façon ou d’une autre, ce qui se passe le concerne, il le sait bien. Qu’il s’agisse des règles et règlements omniprésents, des impôts à payer chaque année ou des guerres qui surviennent à l’occasion, tout conspire à lui rappeler qu’il est pris de toute part dans le cours des événements. 

Et pourtant, comment se convaincre que les affaires publiques sont aussi les siennes ? L’essentiel lui en demeure invisible. Les lieux où tout se passe sont des centres lointains d’où des puissances anonymes tirent les ficelles derrière les grandes scènes publiques. En tant que personne privée, notre citoyen ne sait pas vraiment ce qui s’y fait, ni qui le fait, ni où tout cela le mène. Aucun des journaux qu’il lit ne décrypte ce monde de manière à le lui rendre intelligible ; aucune école ne lui a appris comment se le représenter ; bien souvent, ses idéaux sont en décalage avec lui ; et ce n’est pas d’écouter des discours, d’énoncer des opinions et de voter qui le rendent capable pour autant de tenir les commandes, il s’en aperçoit bien. Il vit dans un monde qu’il ne peut voir, qu’il ne comprend pas et qu’il est incapable de diriger. […]

Walter Lippmann, Le public fantôme, 1925.

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Bienvenue au nouveau monde !

18 décembre 2007

Il ne faut pas s’arrêter à la LRU ….. Gilles Deleuze disait que tous ceux qui se battaient pour le maintien des lieux clos, à savoir la famille, l’école, la caserne, l’hôpital, la prison, se livraient à des combats d’arrière-garde. Ces lieux appartenaient à un monde qui battait en retraite, le monde de l’enfermement. En d’autres termes, ou pour le dire avec Foucault, on est passé à une société de contrôle, qui n’a plus besoin d’enfermer les individus pour les discipliner. Ses dires ont été davantage associés aux lieux classiques de l’enfermement (la prison et l’hôpital psychiatrique) et moins aux autres lieux clos en crise dans lesquels nous évoluons tous les jours.

Enfin, je ne saurais formuler mieux ce que Deleuze a dit à ce sujet et qui reste d’actualité :

Gilles Deleuze, Pourparlers

« Nous entrons [sommes entrés] dans des sociétés de contrôle, qui fonctionnent non plus par l’enfermement, mais par contrôle continu et communication instantanée. (…) Bien sûr on ne cesse de parler de prison, d’école, d’hôpital : ces institutions sont en crise. Mais, si elles sont en crise, c’est précisément dans des combats d’arrière-garde. Ce qui se met en place, à tâtons, ce sont de nouveaux types de sanctions, d’éducation, de soin. Les hôpitaux ouverts, les équipes soignantes à domicile, etc., sont déjà apparus depuis longtemps. On peut prévoir que l’éducation sera de moins en moins un milieu clos, se distinguant du milieu professionnel comme autre milieu clos, mais tous les deux disparaîtront au profit d’une terrible formation permanente, d’un contrôle continu s’exerçant sur l’ouvrier-lycéen ou le cadre-universitaire. On essaie de nous faire croire à une réforme de l’école, alors que c’est une liquidation. Dans un régime de contrôle, on n’en a jamais fini avec rien. (…) A chaque type de société, évidemment, on peut faire correspondre un type de machine : des machines simples ou dynamiques pour les sociétés de souveraineté, les machines énergétiques pour les disciplines, les cybernétiques et les ordinateurs pour les sociétés de contrôle. Mais les machines n’expliquent rien, il faut analyser les agencements collectifs dont les machines ne sont qu’une partie. Face aux formes prochaines de contrôle incessant en milieu ouvert, il se peut que les plus durs enfermements nous paraissent appartenir à un passé délicieux et bienveillant. La recherche des ‘universaux de communication‘ a de quoi nous faire trembler. Il est vrai qu’avant même que les sociétés de contrôle se soient réellement organisées, les formes de délinquances ou de résistance (deux cas distincts) apparaissent aussi. Par exemple les piratages ou les virus d’ordinateurs, qui remplacent les grèves et le sabotage (le sabot dans la machine). Vous demandez si les sociétés de contrôle ou de communication ne susciteront pas des formes de résistance capables de redonner des chances à un communisme conçu comme organisation transversale d’individus libres. Je ne sais pas, peut-être. Mais ce ne serait pas dans la mesure où les minorités pourraient reprendre la parole. Peut-être la parole, la communication, sont-elles pourries. Elles sont entièrement pénétrées par l’argent : Créer a toujours été autre chose que communiquer. L’important ce sera peut-être de créer des vacuoles de non-communication, des interrupteurs, pour échapper au contrôle. »

in: Futur antérieur, n°1, printemps 90, repris dans Pourparlers, 1990, p. 236-238.