Posts Tagged ‘cauchemar’

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Pourquoi préférer le comment au pourquoi

22 janvier 2011

Pourquoi préférer le comment au pourquoi, cette idée m’a été insufflée mardi dernier en assistant à une conférence autour du livre Kafka, des éléments pour une théorie de la création littéraire de Bernard Lahire. L’auteur présent a justement essayé d’exposer pendant un peu plus d’une heure le pourquoi de l’écrivain Kafka, évoquant sa socialisation, ses problèmes psychiques avec son entourage familial et affectif, sa situation sociale compliquée, qui la fait hésiter entre écrivain célibataire et employé ou entrepreneur marié, ses problèmes économiques pour faire rassembler le tout comme « un ensemble de contraintes à surmonter » dans le moteur au centre de l’écriture de Kafka. Ne pouvant faire du surf (pas encore inventé, puis trop loin de la mer – Lahire, surtout il ne faut pas prendre au pied de la lettre cet exemple comme tous les pics à droite et gauche contre les littéraires, les historiens, enfin Assouline surtout.), Kafka n’aurait pas trouvé d’autre moyen pour se libérer de ses chaînes familiales et sociales que sa littérature déchirée, dont le résultat ne l’a pas convaincu pour autant, puisqu’il a voulu tout détruire.

FRANZ KAFKA’S IT’S A WONDERFUL LIFE de Peter Capaldi, UK, 1993, 23min
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Et pourquoi encore confier cette tâche à quelqu’un d’autre, un écrivain de surcroît (qui allait pouvoir s’orner de la gloire posthume d’un génie mort trop tôt) ? Cela fait bien partie du phénomène Kafka sans pour autant pouvoir répondre à la question, que Lahire s’est posée pas seulement en écrivant ce livre de plus de six cent pages mais aussi en ouverture de son exposé, à savoir ce qui a donné à Kafka l’envie d’écrire et puis de devenir écrivain, ou au moins d’y voir sa seule vocation.

La question posée, comme beaucoup d’autres relatives à l’oeuvre de Kafka, mérite sans doute réflexion, bien que le kafkaologues de tout bord, surtout du côté germanophone semblent depuis longtemps avoir épuisé les éléments biographiques dans la littérature de Kafka. Benno Wagner, un ami et collègue du temps de la préparation de ma thèse, y travaille depuis de longue date sur l’imbrication de ses activités administratives, ses écrits administratifs dans le corpus de ce qu’on considère habituellement comme son oeuvre. Cette exploration n’est pas pour rien dans l’édition des écrits administratifs de Kafka , qui montre contrairement à ce que soutient aussi Lahire que le rire n’a pas été absent de l’office. D’ailleurs je me demande en quelle mesure Lahire a tenu compte de toute cette recherche outre-rhin, absente dans sa bibliographie autant que l’édition allemande de l’écrivain, disponibles sous des formes multiples.

Peu importe, cette entreprise, condamnée à accoucher une souris, même si elle prend ses distances par rapport au maître du déterminisme social, Pierre Bourdieu, révèle au fur à mesure la patinoire sur laquelle elle évolue. Au delà de son explication cause à effet de l’écriture kafkaïenne elle renvoie aussi aux limites qu’une telle procédure rencontre désormais en sciences sociales. Niklas Luhmann s’est penché à plusieurs reprises sur le problèmes d’attributions causales pour conclure que les relations entre causes et effets ne sauraient être considérées comme des faits réels vérifiables ou falsifiables. Qu’il s’agît là plutôt d’une multitude de combinaisons possibles et que l’attribution de tel effet à telle cause, loin d’être évidente, exige une décision ou un sélection, comme le dit Luhmann. Une décision n’exlut en rien une autre, mais marque en définitive sa contingence. S’ensuit que le comment des attributions s’avère bien plus intéressant. La sélection de chaque acteur dit bien plus sur lui que la relation entre cause et effet, qui amène le plus souvent au constat flou d’une relation multifactorielle, etc.

On pourrait réduire cela à un combat d’écoles, entre déterministes et constructivistes, mais il y a bien une différence entre les rapports donnés au monde que chaque position engage. Etre enfermé dans un habitus ou affronter de façon créative un environnement donné ne peuvent mener aux mêmes résultats, écrire ou faire du surf par exemple. Ecrire, donc, seul choix possible pour Kafka selon Lahire, heureusement pour les lecteurs passionnés de son oeuvre, mais en rien plus plausible qu’autre chose, si on s’y attaque à la méthode de la biographie sociologique, développée par Lahire sur les tombeaux d’Elias, de Bourdieu et de Sartre.

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Du corps

30 août 2009

plastic-head« Encore heureux qu’il n’ai pas survécu, dit Jan, quoi, demande le commissaire Wahlberg, que Jan nomme Werner dans ses pensées encore imprononcées, ça, là, dir Jan, cette mise à mort, l’absence de visage, la laideur qui aurait rendu vaine la suite de sa vie. Qu’entendez-vous par laideur, demande le commissaire Wahlburg, moi-même d’près vous, je suis sans doute laid, mais je  ne ressens pas ma vie comme vaine. C’est ennuyeux, pense Jan, il trouve le commissaire Wahlburg vraiment laid, informe, viellot, ridicule, avec ses formes accumulées, surplus débordant de soi-même, tombant sur la gauche et sur la droite, décapité comme des céréales coupés, naturellement qu’il est laid, pourtant Jan n’ose pas dire qu’il est d’accord, se déclarer d’accord reviendrait selon lui à l’offenser, et il ne veut pas en endosser la responsabilité. Vous avez peut-être du sur-poids, Werner, le début de la phrase s’envole sur un filet de voix lorsque Jan prononce ce nom, du sur-poids, mais quant à être laid, non, vous n’êtes pas laid, vous n’avez pas de bec-de-lièvre, pas de bosse, pas de marques de petite vérole ou autre chose dans le genre, vous n’avez pas non plus un plastique qui recouvre un visage inidentifiable, vous vous êtes négligé physiquement, ça se comprend après tant d’années de mariage, mais avec un entraînement régulier, de la course à pied ou une alimentation saine, rien qui soir irréversible.

Oui, monsieur Jonas, dit le commissaire Wahlburg, ce serait possible, natruellement, si je voulais, je pourrais être un autre sous une autre apparence, je dirais, mais qu’adviendrait-il de moi alors dans mon corps, ici, dans mon corps, le moindre gramme de graisse en trop raconte une histoire sur moi, nom d’une pipe, je ne veux pas être un autre comme un autre, je ne veux pas entendre quelqu’un d’autre me dire que je suis beau, que j’ai l’air en forme, que j’ai toutes les possibilités convenues d’une vie différente de la mienne. Le commissaire poursuit en s’échauffant : il se soustrait à la normalisation généralisée, dit-il, le voilà qui se met dans un état d’excitation auquel Jan ne s’attendait pas, c’est à l’unicité qu’il attache de l’importance, dit Werner, à la singularité, jamais il n’a voulu être une machine à produire des rendements records, mais de toutes les façons tout ça ce sont des images du passé, datant de l’époque où l’exploitation passait par la force physique, désormais l’homme n’est plus exploitable, finis les corps mal payés dans des mines de houille ou des usines, désormais l’homme est une marchandise, une marchandise qui peut être consommée et qu’il faut donc produire, produire dans les club de fitness, les écoles publiques, les laboratoires de recherche, les cabinets de chirurgiens, les centres commerciaux, les studios de télévision. La marchandise consomme la marchandise, monsieur Jonas, conclut le commissaire Wahlburg, ce n’est pas digne de l’homme, c’est du cannibalisme, voilà ce qui est laid, à mon avis, monsieur Jonas, d’une laideur abyssale.

Mais ce n’est quand même pas beau d’être laid, c’est Jan qui dit cela, les mots bondissent hors de lui comme des nains insurgés secouant leurs têtes furieuses tout en s’apercevant que leur rébellion est inutile, nous ne voulons pas être laids, ce n’est pas beau du tout d’être laid, crient-ils en cet instant au visage batracien de la jeune fille, qui à vrai dire est probablement une jeune femme, quelque part dans le néant. Et vous, êtes-vous heureux, monsieur Jonas, c’est le commissaire Wahlburg qui pose cette question, je ne répondrai pas, se dit Jan, il connaît la réponse, elle est tapie en un cri inouï dans la zone de ses organes génitaux. Silence.

Mais c’est que vous pleurez, dit le commissaire Wahlburg, sa voix bat prudemment en retraite comme si Jan était fait d’une matière fragile, je suis désolé, monsieur Jonas, nom d’une pipe, nous sommes devant un cadavre et je parle comme s’il s’agissait de dire ma première messe. Non, murmure Jan dans un effondrement de sa voix, il est gêné de pleurer, je ne me reconnais tou bonnement pas, Werner, et il n’est absolument pas reconnaissable comme individu. Le commissaire Wahlburg suit la voix de Jan qui descend vers le corps sans vie et incomplet, la tête dans du plastique, le visage invisible, avec des intentions effacées et une mort non élucidée. Vous savez, monsieur Jonas, dit-il, moi je le trouve plus reconnaissable que bien d’autres.

La surprise jaillit de Jan, sans bruit mais tout à fait attentive, et le commissaire Wahlburg perçoit cela comme une invitation à continuer, lui, dit-il avec un mouvement de tête en direction du cadavre, lui, il s’esquive, et c’est très bien ainsi. C’est un état de liberté, entend Jan de la bouche de Werner, le liberté, dit celui-ci en s’animant, c’était une manière de se mettre consciemment de côté, un mouvement pour sortir de la normalisation, de l’assimilation à tout le monde, aux consommateurs consommables. De nos jours, poursuit le commissaire Wahlburg, les gens sont des copies d’eux-mêmes, on peut les fabriquer ad libitum, des reproductions d’un modèle qui n’existe pas, la maladie et la laideur sont perçues comme des assimilations ratées qu’il convient d’éviter, raison pour laquelle la médecine commence de plus en plus tôt à contrôler l’homme jusque dans son ultime cellule. Pas une partie de l’humain qui échappe à ce regard de contrôle, monsieur Jonas, s’échauffe le commissaire Wahlburg, songez seulement aux électrocardiogrammes, à l’observation des influx du cerveau, aux rayons X, aux ultrasons, à la psychothérapie, et j’en passe, tout cela est présenté aux gens comme étant utile et bien intentionné, mais il suffit de songer à la technologie génétique, à l’aide de laquelle on peut fabriquer ou supprimer certains types d’humains, pour se convaincre qu’il ne s’agît pas de servir l’individu, mais de reproduire une copie, d’uniformiser l’existence qui sera privée d’individualité. Avant même d’advenir l’homme est effacé.

Et voilà pourquoi, monsieur Jonas, déclare le commissaire Wahlburg en portant le regard fier d’un directeur de cirque sur la ménagerie de ses expressions techniques, voilà pourquoi je reste gros et – pour employer votre vocabulaire – laid. Et puis, monsieur Jonas, conclut-il avec un mouvement de tête en direction du visage enveloppé dans du plastique, en raison de tout ce que je viens de dire, cet humain me semble plus reconnaissable que bien d’autres.

Jan regarde vers la masse qui se trouve derrière le plastique, non, Werner, murmure-t-il, ce n’est pas un être, c’est un anéantissement.

Le commissaire Wahlburg secoue la tête, affectueusement il regarde Jan qui est toujours dans l’incompréhension, toujours désorienté dans un environnement nouveau, je crois, dit-il en remplissant d’air son abdomen, je crois que l’heure est venue pour une deuxième histoire. »

Thomas Jonigk, Quarante jours, Verdier, Paris 2007.

Hubert Colas a adapté le premier roman de Thomas Jonigk, Jupiter, pour la scène et cet été il a présenté Le livre d’or de Jan à Avignon, coîncidence que le héro de Jonigk s’appelle Jan, car ce dernier est loin d’être un artiste, et il est le narrateur du récit, tandis que dans le livre d’or il est l’objet de la narration. Pourtant il semble y avoir comme un lointain écho qui relie l’un à l’autre.

Jan des Quarante jours, après avoir trouvé son père mort, rencontre sa propre mort dans le cadavre, qui donne lieu à sa rencontre avec le commissaire Wahlburg, passage cité ci-dessus.

En Allemagne, Thomas Jonigk, est surtout connu comme dramaturge et auteur de théâtre, ses premières pièces sorties en 2008 chez Droschl restent encore à traduire.

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musicien aveugle aux oreilles arrachées

13 juillet 2009

gueule« Il existe une légende, celle d’un musicien ambulant aveugle, appelé Hoichi. En s’accompagnant d’un instrument à cordes, le biwa, Hoishi contait l’histoire de la dynastie des Heike, chassés du pouvoir au douzième siècle par la dynastie des Genji et pour la plupart exterminés. Un jour, un moine lettré entendit par hasard Hoichi chantant dans la rue. Les gens du petit peuple qui composaient son public l’écoutaient, fascinés. Quand arriva le moment le plus captivant, ils furent nombreux à pleurer. Le moine s’éprit d’Hoichi et le conduisit dans son temple. Il lui offrit une chambre et des repas, en échange de quoi Hoichi devait habiter là et ne chanter dorénavant que pour lui. Hoichi était content de plus affronter la faim ni le froid. Quant au petit peuple, qui n’entendrait plus la voix d’Hoichi, il fut déçu. Mais il y avait encore un autre groupe d’auditeurs auquel Hiochi manquait : les esprits de la dynastie des Heike. Trois groupes de récepteurs se font ici concurrence : le peuple qui aimait la voix d’Hoichi, le moine, qui, pour savoure l’art ‘pur’ d’Hiochi, vient en aide à l’artiste grace à son argent et à son pouvoir, et les esprits des morts auxquels la voix d’Hiochi permettait de demeurer dans la mémoire collective. Toutes les nuits, les esprits enlevaient Hiochi, l’emmenaient dans leur cimetière et l’obligeaient de chanter pour eux. Quand le moine s’aperçut des ces enlèvements, il fit écrire sur la peau d’Hiochi un texte de prière le protégeant des esprits. Finalement, son corps tout entier fut couvert de signes sacrés, mais ceux qui étaient chargés d’écrire le texte avaient oublié d’écrire sur les oreilles. La nuit venue, les morts apparurent, ils s’étonnèrent de ne pas voir Hoichi, ils ne virent que ses oreilles. Ils crièrent le nom d’Hoichi mais ne reçurent pas de réponse. Ils finirent par lui arracher les oreilles avant de les emporter. Hoichi serra les dents, il ne cria pas et resta assis sans bouger dans l’obscurité.

En matière d’écriture, les récepteurs importent peu, mais je ne puis oublier leur pouvoir lorsque je pense à Hiochi, le musicien, chanteur et narrateur aveugle au corps couvert d’écriture et aux oreilles arrachées, assis, solitaire et barbouillé de sang entre le peuple, le moine et les morts. »

Yoko Tawada

P.S. trève de citations, il faut absolument que je termine cet article sur l’oreille de Yoko, et voilà que je tombe sur une autre

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Chouvalkine, Chouvalkine, Chouvalkine

5 juillet 2009

potemkin_village« Dans un lent mouvement continu – descendant ou montant – nous faisons connaissance avec les puissants. Mais ils ne sont jamais plus terribles que lorsqu’ils s’élèvent de la plus profonde dégradation, celle des pères. Le père sénile et hébété que le fils vient de coucher avec tendresse, à qui il vient de dire : ‘Sois tranquille, tu es bien couvert’, s’écrie : ‘Non !’ en sorte de réponse bouscula la question ; il repoussa la couverture avec tant de force qu’elle se déploya d’un coup, en un instant, et il se dressa sur le lit, d’une seule main touchant légèrement le plafond : ‘Tu voulais me couvrir, je le sais, mauvais garnement  ! Mais je ne suis pas encore couvert ! Et c’est aussi la dernière force, assez pour toi, trop pour toi ! (…) Heureusement un père n’a besoin de personne pour percer à jour son fils.’ (…) Et il se tenait debout, parfaitement libre, jetant les jambes. Il rayonnait d’intelligence. (…) ‘Ainsi tu sais à présent ce qu’encore il y avait hors de toi, jusqu’ici tu ne connaissais que toi-même. Oui tu étais bien un enfant innocent, mais plus encore un homme diabolique.’

En rejetant le poids du couvre-lit, le père rejette en même temps le poids du monde. C’est une période cosmique qu’il doit mettre en mouvement pour rendre vivante, riche de conséquences, l’immémoriale relation du père au fils. Mais riche de quelles conséquences ? Il condamne le fils à la mort par immersion. Le père est celui qui punit. La culpabilité l’attire comme les fonctionnaires de la justice. Il est très significatif que pour Kafka, le monde des fonctionnaires ne fasse qu’un avec le monde des pères. Et cette ressemblance n’est pas à leur honneur. Elle est faite d’hébétude, de dégradation et de crasse. L’uniforme du père est constellé de taches, son linge de corps est sale. La crasse est l’élément vital des fonctionnaires : ‘Il ne comprenait pas à quoi servait le va-et-vient des plaideurs : ‘A salir l’escalier’, lui avait répondu un jour un employé, sans doute en colère, mais cette réponse l’avait beaucoup éclairé.’

La saleté est à tel point l’attribut des fonctionnaires qu’on pourrait justement les considérer comme des parasites géants. Cela ne concerne pas, bien sûr, les rapports économiques, mais les forces de raison et d’humanité qui permettent à cette engeance de subsister. Or, de la même façon, dans les étranges familles de Kafka, c’est du fils que se nourrit le père, gisant devant lui comme un énorme parasite. Le père ne consomme pas seulement la force du fils, il consomme son droit à exister. Le père est celui qui punit, mais aussi celui qui accuse. (…) C’est un procès toujours pendant et sur personne ne peut tomber une pus vilaine lumière que sur ceux pour qui le père prétend à une solidarité avec ces fonctionnaires, avec ces greffiers de tribunaux. Le pire chez aux n’est pas un infinie corruptibilité. Car, au fond d’eux-mêmes, ils sont faits de telle façon que leur vénalité est le seul espoir qu’à leur égard puisse conserver l’humanité.  Certes les tribunaux se servent de Codes. Mais on n’a pas le droit de les voir : ‘Le propre de cette justice, suppose K., c’est qu’on est condamné non seulement innocent, mais ignorant’, et les normes prescrites restent dans le monde primitif des lois non écrites. L’homme peut les enfreindre sans en avoir la moindre idée, et devenir ainsi couipable. Mais si fâcheuse soit-elle pour ceux qu’elle atteint sans qu’ils s’en doutent, leur intervention n’est pas un pur hasard ; elle est plutôt un destin qui se présente ici avec toute son ambiguïté. (…)

Entre l’état administratif et l’état familial les contacts, che Kafka, sont multiples. Au village de Schlossberg, on use d’une expression à cet égard révélatrice : ‘Ici l’on dit, tu le sais peut-être : les décisions administratives sont aussi timides que les jeunes filles. (…) K. répondit : ‘Bonne observation, avec des jeunes filles ces décisions pourraient bien avoir en commun d’autres qualités.’

De ces qualités la plus digne d’être notée est certes de se prêter à tout, comme les jeunes filles que K. rencontre, dans le Procès et dans le Château, aussi impudiques dans leurs familles qu’au lit. »

Walter Benjamin, Franz Kafka, 1934.

Il est intéressant de noter cet aspect de la crasse, pour Mary Douglas, la saleté est intimement liée au rangement et au classement.

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Je déballe ma bibliothèque

5 juillet 2009

Improvisation libre sur Benjamin

Bibliothèque de demain ?

Bibliothèque de demain ?

« Le grand casse-tête des déménagements, c’est le rangement des bibliothèques, surtout si leur croissance incontrôlée n’est pas compensée par un accroissement proportionnel des mètres carrés. expert rigoureux et facétieux du Penser/Classer, Georges Perec s’est amusé à classer les classements (alphabétiques, par continents ou par pays, par couleurs, par date d’acquisition, par date de parution, par formats, par genres, par grandes périodes littéraires, par langues, par priorités de lecture, par reliures, par séries…) pour constater qu’aucun n’est satisfaisant et que généralement, chacun les combine à sa manière. Manière révélatrice : elle témoigne à la fois d’une hiérarchie des savoirs qui doit beaucoup à l’esprit du temps, d’une sédimentation sur la durée des centres d’intérêts, des goûts et curiosités bien sûr, de quelques fétichismes et coutumes également. Dis-moi comment tu ranges tes livres et je te dirai qui tu es !

Je me souviens de sérieuses discussions avec mon compagnon au sujet de l’organisation d’une très ample bibliothèque construite dans un couloir d’une longueur opportune, dans notre nouvel appartement. L’enjeu était de taille, car il s’agissait aussi de fusionner en partie (mais quelle partie justement ?) nos possessions, en faisant en sort que chacun s’y repère. J’avais jusque-là une façon très approximative, un peu associative, un peu intuitive, de ranger mes livres, et j’étais bien la seule à m’y retrouver. Nous avons opté pour un classement par genre ou disciplines, ce qui à l’usage n’avait rien d’évident. Au commencement (du couloir) était la philosophie. C’était ma formation (et ma passion) initiale, j’en avais conservé une conception assez classique, qui traversait les siècles de Platon à Derrida, mais restait néanmoins dans le ciel des idées, et la raison pure ou presque.

Premier débat : qui de nos auteurs favoris aurait droit à ce titre distingué de la philosophie ? L’un ramenait son Peguy, l’autre son Benjamin, la liste s’allongeait, la confusion grandissait, nous les mettions de côté… Signe des temps, Marx et les théoriciens marxistes n’étaient plus classés à part, comme dans la bibliothèque du militant des années soixante, ils entraient dans le classement général, à la fois promus (Marx chez les philosophes) et régionalisés (une province de la théorie parmi d’autres). En revanche , les Œuvres complètes de Lénine sous leur cartonnage vert – offertes par mon père, brimant ses réticences, quand je ^réparais à Nanterre, en 1969 et sous la direction de Henri Lefebvre, une maîtrise sur la théorie léniniste de l’organisation – étaient reléguées sous la plafond. Le rayon « psy » était à peu près circonscrit, masi à coups, là encore, d’exclusions arbitraires. Ainsi, par exemple, Serge Moscovici, promoteur de la psychologie sociale (mais également philosophe et anthropologue s’interrogeant sur la nature de l’homme social), ou Georges Devereux, passant de l’ethnopsychiatrie des Indiesn mohaves de l’Arizona à la psychohistoire d’un roi fou, à Sparte, cinq siècles avant notre ère, n’y avaient guère leur place. Et ou mettre Henri Atlan, ce savant surprenant navigant entre biologie, pensée juive et philosophie ?

(…) Le rayon histoire semblait plus facile à ranger : d’abord un sort à part à la théorie, le reste suivant l’ordre chronologique jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, voire la fin du XXe siècle. C’était oublier cette « complication de l’histoire », selon l’expression de Claude Lefort, qui lui-même circule entre philosophie politique et histoire contemporaine. Restaient également ceux, de plus en plus nombreux, qui s’attachant à de nouveaux objets (les mentalités, les gestes, les manières…), sautaient volontiers d’une époque à l’autre. Et puis il y avait les polarités de certains sujets d’études. Il fallait donc prévoir plusieurs étagères sur l’antisémitisme, beaucoup d’autres sur le génocide, puis un très grand pan, assez mal classé, concernant les Juifs, qu’il s’agisse de religion, de tradition, d’histoire ou de culture. Un parti pris discutable, là encore, sur fond de question irrésolue : jusqu’à quel point, surtout dans la période moderne de la diaspora, dissocier l’histoire, la culture ou la production artistique juives de celles des pays où vivent les Juifs ? C’était au moins une solution fonctionnelle du point de vue de mes recherches pendant de langues années. Avec comme toujours, des choix sujets à caution, par exemple Martin Buber d’un côté (le côté juif), Walter Benjamin de l’autre, le côté des inclassables.

Ce même Benjamin, bibliophile, collectionneur, farouchement attaché à sa bibliothèque dont il s’est trouvé dépossédé au fil des exils, expliquait dans un texte de 1931, quand il avait encore ses précieux volumes : ‘Lorsque j’ai commencé, il y a dix ans, à classer mes livres, de plus en plus consciencieusement, je suis bien vite tombé sur des volumes que je ne pouvais me résoudre à écarter, sans être prêt pour autant à les tolérer davantage à l’endroit où je les avais trouvés. Il s’agissait de curiosités, de texte dérangeants, atypiques, voire bizarres, qu’il avait ‘chassés de section en section’, et qui se retrouvaient ensemble dans une sorte de ‘bibliothèque pathologique’, le rayon des égarés en somme. »

Nicole Lapierre, Pensons ailleurs, 2004.

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Entre brosses et bigoudis

20 juin 2009

« Je les imagine tous réunis [Charlotte et Martin Beradt, Hannah Arendt, Heinrich Blücher, Siegfried Krakauer, Walter Benjamin], un soir de 1942, une bien triste année, dans le petit deux pièces occupé pa Charlotte es son époux, l’écrivain Martin Beradt. Les Cheveux, par terre, ont été balayés, les peignes, brosses et bigoudis rangés, car pour vivre, Charlotte tient là un salon de coiffure pour dames dans la journée. Ils discutent de cette collection de trois cent cauchemars entre 1933 et 1939. Benjamin, qui pensait justement qu’une époque se dit aussi par ses rêves, est à la fois accablé et fasciné par ceux-là : des rêves de soumission, de peur, d’humiliation, mais également de subtile transgression (rêver qu’il est interdit de rêver, par exemple), des scénarios grotesques et grinçants témoignant de la façon dont le totalitarisme pénétrait les consciences, tourmentait le sommeil et travaillait les songes. Kracauer, qui gagne difficilement sa vie en travaillant à la FIlm Library du Museum of Modern Art et pense déjà à l’ouvrage qu’l veut écrire sur le cinéma expressioniste allemand, souligne la ressemblance avec l’atmosphère inquiétante, mécanique et chaotique de ces films (il la définira plus tard comme ‘le triomphe complet de l’ornemental sur l’humain’). Il parle de Caligari, du Dr Mabuse, de la passivité et de l’effroi. Hanna Arendt évoque l’univers de Kafka au sujet duquel elle écrira peu après, en 1944 : ‘Nous sommes aujourd’hui sans doute beaucoup plus conscients qu’il y a vingt ans que cet univers est davantage qu’un cauchemar et qu’il coïncide de façon inquiétante avec la structure de la réalité que nous sommes en train d’endurer.’ Comme en mirroir, c’est précisément pour ‘aider à comprendre la réalité d’une structure sur le point de se transformer en cauchemar’ que Charlotte Beradt s’étati lancée dans cette étrange et périlleuse aventure de collectionneuse des mauvais rêves de ses concitoyens à Berlin.
Impressionnés par ces récits hallucinés, ils se souviennent du rôle donné par Freud, dans l’analyse du rêve, du déplacement, c’est-à-dire à la façon dont la censure induit la substitution d’éléments, d’images, de contenus nouveaux à d’autres, primordiaux et potentiellement conflictuels et menaçants. Là, ce qui les frappe, c’est combien censure, surveillance, contrôle (ou autocontrôle) deviennent très souvent la matière même du rêve, comme si, en régime totalitaire, il n’y avait plus de déplacement possible, y compris dans l’activité onirique : un homme rêve qu’un décret supprime tous les murs, une femme qu’elle est épiée par son poêle, d’autres voient fondre sur eux d’innombrables et absurdes interdictions bureaucratiques ou s’humilient dans des situations grotesques et glaçantes. Le trait est forcé la nuit, il cerne d’autant mieux l’âpreté du jour.
‘Si le nazisme pénètre les rêves, il peut également infiltrer la langue et l’empoisonner.’ fait remarquer Walter.
Martin s’insurge : ‘ Ils peuvent brûler les livres, censure toute expression libre, ils n’effacerons pas la mémoire des paroles et des textes !’
La discussion, en allemand évidemment, et à propos de l’allemand, est animée. Ils aiment cette langue, avec elle ils peuvent exprimer toutes les nuances de leur pensée, c’est le seul bien vraiment précieux qu’ils ont pu emporter. Hannah, volontaire et vaillante comme son amie Charlotte, s’est néanmoins mise énergiquement à l’anglais. Walter, morose et las, ne peut s’y résoudre. Lui, qui cherchait dans ‘La tâche du traducteur’, la visée d’un pur langage au-delà de la diversité des langues, n’est pas loin de considérer (comme Adorno) que l’allemand est la langue philosophique et poétique par excellence. Son inquiétude n’en est que plus grande. À ce moment-là, ils ne savent bien sûr pas que, en Allemagne même, le philologue juif Victor Klemperer, pour résister à l’oppression et sauvegarder sa raison, tient en secret un journal dans lequel il analyse les mécanismes langagiers et les mots-clé de la Lingua Tertium Imperii, cette langue nazie qui corrompt les esprits. L’entreprise audacieuse et résolue de Victor Klemperer, qui s’apparente à celle de Charlotte Beradt, mais aussi au travail périlleux et obstiné d’Emmanuel Ringelblum et tant d’autres chroniqueurs du désastre dans l’étau des ghettos, donne crédit à la fois au pessimisme de Walter Benjamin et au refus de Martin Beradt. Mais, pour l’heure, le pessimisme l’emporte.
Halt !’ C’est le maître-mot des ces sombres temps, dit Hannah.

– Il claque comme un arrêt de mort’, dit Walter.

Tous se taisent. ‘Un ange passe’, dit l’un d’eux en français. »

Nicole Lapierre, Pensons ailleurs, Paris 2004, p. 22 sqq.
pensons ailleurs

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l’université française, existe-t-elle ?

18 juin 2009

upsTitre repris d’un article qui vient de paraître dans le n°48 de ma revue favorite, VACARME,  un peu décevant dans l’ensemble, comme il n’apporte rien de nouveau pour ceux qui y sont aux premiers loges. Je cite un petit bout de cet article de Lise Wajeman, comme elle rejoint un peu une publication allemande de l’an dernier « Was ist eine Universität? » (Qu’est-ce-qu’une université ? »), la première s’interrogeant sur l’existence, la seconde sur la définition de l’université à l’heure de Bologne.

« Ce dont l’échec du mouvement, sous sa forme actuelle, et alors qu’il se poursuit, vient témoigner, c’est d’abord de cette nouvelle donne, inédite : si l’université échoue à se faire entendre, si elle ne parvient pas à imposer un rapport de force, c’est qu’elle est d’ores et déjà disqualifiée comme interlocutrice. Ce que la surdité gouvernementale vient dire, c’est que l’université française ne compte pas, n’existe pas. »

Rajouté le 20/06/09 : Débat vidéo sur libé entre Olivier Beaud et Bernard Ramanantsoa – Peut-on réformer l’université sans toucher aux grandes écoles?