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Dans la série des soirées auxquelles j’aurais aimé assister

28 août 2012

Eric Dolphy
Ils sont nombreux sur la scène exiguë, huit ou neuf musiciens, et parmi eux Eric Dolphy, immédiatement reconnaissable à sa barbiche et à son inquiétante bosse sur le front. Ils jouent les pièces de mon album favori, mais tout est étrangement transformé. Les pièces sont trois à quatre fois plus longues, la texture musicale est infiniment plus abrupte et touffue, presque sauvage, un drôle de mélange de free et gospel. Des textes hurlés par le batteur accompagnent Fables of Fabus. Je n’arrive pas à bien comprendre, mais, de toute évidence, c’est politique et c’est très violent, ce qui me fait plaisir. J’ai l’impression d’entendre quelque chose de rare. La charge est énorme, ça explose de partout tout en restant très construit, à la manière du Mingus de ces années. Je ne saurais dire si mon souvenir musical tient surtout à ce que j’ai entendu ce soir-là ou à l’écoute, longtemps après, des formidables albums enregistrés live lors de la tournée en Europe qui a suivi au début de 1965, ou plutôt était-ce alors de celle de l’année précédente ? De toute façon c’était à peu près le même « personnel », Dolphy en était.

Tout à coup, l’air furieux, Mingus interrompt une pièce en plein milieu, il saisit un microphone et va le placer juste au centre d’une table ou des gens bavardent plutôt que d’écouter la musique. Fulminant, il quitte la scène avec tous les musiciens, sauf Dolphy qui, seul, continue à jouer. Là, ça devient encore plus rare, mais je ne pouvais savoir à quel point ce l’était.

Je ne sais pas vraiment combien de temps s’est écoulé. Mais il me semble que cela dure, et dure. Solos de flûte, de saxo ou de clarinette basse, je ne sais plus trop. Mais un changement d’univers complet s’est opéré, une autre sorte d’intransigeance où nulle trace de la colère de Mingus subsiste. Intériorité, intensité, totale possession par la musique, netteté absolue de forme et d’intention, des solos d’une densités musicale qui, quant à moi, n’ont d’égale que la musique de Charlie Parker. Mais ça, c’est toujours Eric Dolphy, sans faille, pas seulement ce soir-là.

Mais précisément ce soir-là, au Five Spot, je ne savais pas qu’une année plus tard j’allais devenir cinéaste et ce que je voyais et entendais en cet instant magique, tant l’intransigeance politique de Mingus que le don total de Dolphy, allaient rester pour moi deux exemples ultimes de probité et d’engagement artistique que j’allais chercher à égaler pendant toute ma vie. Je ne savais pas non plus que, que quelques mois plus tard, Eric Dolphy allait mourir dans le backstage d’un triste bar allemand après avoir vainement essayé de jouer une dernière fois et que j’avais de la chance de l’entendre là, au sommet de son art. Je ne savais pas que, peu après, le Five Spot lui-même allait disparaître pour laisser place à un comptoir Pizza by the slice qui, je crois, est toujours là. Je ne suis même pas sûr  que toutes ces dates, celles des bombes, celle de ce concert, celle de la mort de Dolphy, s’enchaînent vraiment comme je le prétends ici. Et je n’ai même pas envie d’aller vérifier, je préfère garder intact ce petit instant mythique. Mais sans aucun doute, quelque chose de rare s’était produit.

Pierre Hébert

 

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