Posts Tagged ‘rêve’

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le beat a été presque parfait

24 septembre 2009

slumberlandIl existe une sorte de filiation dans la quête de l’absolu, qui remonte probablement aux écritures saintes. Mais il me suffira de considérer le « beat presque parfait » dans le droit chemin du Livre jamais écrit. Cette quête se traduit dans le dernier roman de Paul Beatty, Slumberland, par la recherche qu’entame Ferguson W. Sowell alias DJ Darky pour retrouver un musicien hors norme seul à être en mesure de valider son « beat parfait » qu’il vient de trouver, la complication étant justement que ce beat ne saura être parfait qu’à partir du moment où il aura été attesté comme tel par ce dit musicien. Ce dernier a un nom, Charles Stone, the Schwa, comme ces fans l’appellent. Peu connu, mais adulé par une petite communauté d’initiés à la fin assez curieuse (quelques Stasi et artistes de la défunte RDA s’y retrouvent aussi), il est ici l’instance supérieure pour valider le beat de DJ Darky. Jusque là, le beat ne sera que « presque parfait ». Voilà en quelques lignes le moteur du récit qui poussera DJ Darky à aller dans le Berlin de la fin des années 80, afin de retrouver le Schwa, un chemin semé d’embuches, qui sont aussi l’occasion de faire part d’observations ethnologiques de tous genres en allers-retours Berlin-Los Angeles, de mener une réflexion sur l’identité ou la non-identité noire. La musique, quelle musiqiue, peut-on demander, apparaît comme pont possible, mais aussi fragile et virtuel comme son créateur par excellence, le Schwa, entre le domaine d’exploitation-type, qu’est la pornographie, et le racisme indécrottable des skinheads.

Quand  je lis « Schwa » je n’entends pas ə, mais schwa, schhhhh…wha et je ne peux m’empêcher de penser à Stan Getz, le wha wha du saxophone ténor, et dois me retenir de rire (par ailleurs on rit beaucoup dans ce livre). Le terme « schwa » correspond à l’indéterminabilité du son produit par ce musicien, un son à la fois indéfinissable et reconnaissable, ou rare autant que l’usage de cette voyelle dans les alphabets mondiaux. Je suis loin de vouloir reconnaître un musicien réel dans ce portrait composite, qui nous est livré de Charles Stone, et surtout pas Stan Getz, que je n’aimerais pas y trouver, comme un tube dans l’oreille, dont on a du mal à se débarrasser par la suite (l’allemand « Ohrwurm » – le ver dans l’oreille). Pourtant la tentation est grande de rassembler les « Charles » et les « Stone » pour buter dans le « Schwa », la « voyelle indéterminée » ə . Comme l’instrument indéterminé, un instrument à vent, mais lequel ? Beatty introduit une contradiction entre l’annonce du groupe en allemand (corrigé dans la traduction française) et son explication (Yong Sook Ree, musicien du groupe, passe de la trompète au saxophone). L’anti-Schwa présenté dans la figure de Wynton Marsalis, fait penser à un trompettiste (hypothèse de JP Simard, fluctuat), mais ou bien l’instrument a échappé à ma lecture, ou bien il n’est mentionné nulle part. Avec toutes ces doutes, on pourrait dire aussi identité amputée, car « schwa » n’est pas seulement le terme utilisé pour cette voyelle curieuse, mais aussi le début de l’allemand « Schwarz » (noir), double de « dark » (sombre) ou « Dunkelmann », nom dont le DJ Darky se retrouve affublé par un Stasi est-allemand.

Mais là, je me retrouve engagé sur la piste visuelle, ce que je voulais éviter en m’intéressant au projet qui m’attire le plus dans ce roman, à savoir la mémoire sonore, sa constitution, ses pièges, comme celle-ci, sa puissance s’il y en a.

Dans un entretien avec Bartleby les yeux ouverts, Paul Beatty dit : « Si vous saviez combien il est difficile d’écrire sur le son… » Je ne sais pas si la traduction de son propos apporte cette notion d’écrire sur le son ou si Paul Beatty ne veut pas dire « écrire le son », à quoi pourrait s’apparenter sa démarche, développer une écriture musicale qui parvient à rendre compte de cette recherche du son absolu et intemporel, de la « Joconde sonique » (p.48).

Regardons donc comment et où il sort d’une écriture sur pour aller dans écriture du son, ou sonore. C’est dans les passages où Beatty est moins dans le portrait, par exemple les longs passages sur le Schwa au deuxième tiers du livre, qui rompent en plus avec le côté indéterminable du personnage (très bien rendu dans sa première apparition au Slumberland) où la où l’observation traduit l’effet physique et tactile de la musique, quand le son fait hérisser les poils et non quand le DJ explique sa recette, « Ça suffit, dit-il, tu es en train de tout gâcher. Tu nous expliques les arcs-en-ciel, enculé. » (p.55). C’est à chaque fois quand nous partageons l’effet de la cassette du baiseur de poules, chef d’oeuvre confidentiel du Schwa, lorsqu’il mettait en musique un court-métrage pornographique du même nom. C’est par ce moyen aussi que DJ Darky arrive à subsister, art et prostitution, deux âmes-soeurs, comme le dit aussi Paul Miller, aka DJ Spooky (lointaine source d’inspiration de DJ Darky).

Et je trouve cette écriture sonore enfin dans le construction du mur de son se substituant au mur de Berlin qui vient de tomber. Au delà du pont que ce nouveau mur est censé de créer, un peu le côté « puissance guérissante de la musique« , assez peu probable malgré la peine que se donnent tous les acteurs (« tout art est propagande » p.310), c’est la série de sonorités, de fragments sonores qui constituent la mémoire phonographique du héro, lorsqu’il boucle la boucle et présente son beat presque parfait au Schwa lors de la finale de l’inauguration du mur du son. Pour le dire correctement, nous sommes au rappel du concert, après être passés par toute sorte d’états-d’âme, du silence crispé à la pluie torrentielle du son, c’est au tour de Darky, le moment tant attendu où le Schwa va valider son beat.

albert and donald

La confirmation vient d’une auditrice qui a entendu « l’Amérique » (p.325), tandis que l’effet sur le héro lui-même est de voir des sous-titres japonais à toutes les conversations pendant le reste de la soirée. Cette trouvaille bien que drôle signale toute la difficulté de rester dans le sonore, les images sont rarement déterminées par leur caractère sonore comme dans cette énumération de bruits de l’Amérique ou encore dans le bruit que faisait le doigt du garçon qui écrivait « Ausländer raus » sur la fenêtre embuée du Slumberland, affreux et attendrissant à la fois. La mémoire phonographique se réduit au bruit de fond, rares sont ses percées, au plus fort elle arrive à construire une synergie des sens et à fondre l’imagerie dans un ensemble sensoriel. Comme entendre tourner la page du New Yorker résume en soi tout le poids intellectuel de cette revue et son époque, entendre et toucher à la fois.

Il aurait pu entendre du japonais pour le restant de la soirée, mais il a vu des sous-titres, ce ne sont pas les oreilles qui sont retournées mais les yeux. Ainsi le roman s’avère comme un acte d’équilibriste dans un paysage sonore encore à explorer. Et je suis loin d’avoir tout vu, comme j’étais tenté spontanément d’écrire, non, loin d’avoir tout entendu, et pour tenter d’avancer dans cette voie, je me suis remis à lire le roman en anglais. Profiter du fait que je ne comprends pas tout et que certains passages resteront du bruit ou de la musique purs si j’essaie de les lire à haute voix. C’est comme parvenir à un langage étranger privé de ses sous-titres.

En savoir plus :

Musik über alles. Paul Beatty, Slumberland /par Bartleby les yeux ouverts

Ça swingue à Berlin

Sound Taste

The Roles of black folks

Paul Beatty, Slumberland (avec un lien vers 28 pages de l’original)

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musicien aveugle aux oreilles arrachées

13 juillet 2009

gueule« Il existe une légende, celle d’un musicien ambulant aveugle, appelé Hoichi. En s’accompagnant d’un instrument à cordes, le biwa, Hoishi contait l’histoire de la dynastie des Heike, chassés du pouvoir au douzième siècle par la dynastie des Genji et pour la plupart exterminés. Un jour, un moine lettré entendit par hasard Hoichi chantant dans la rue. Les gens du petit peuple qui composaient son public l’écoutaient, fascinés. Quand arriva le moment le plus captivant, ils furent nombreux à pleurer. Le moine s’éprit d’Hoichi et le conduisit dans son temple. Il lui offrit une chambre et des repas, en échange de quoi Hoichi devait habiter là et ne chanter dorénavant que pour lui. Hoichi était content de plus affronter la faim ni le froid. Quant au petit peuple, qui n’entendrait plus la voix d’Hoichi, il fut déçu. Mais il y avait encore un autre groupe d’auditeurs auquel Hiochi manquait : les esprits de la dynastie des Heike. Trois groupes de récepteurs se font ici concurrence : le peuple qui aimait la voix d’Hoichi, le moine, qui, pour savoure l’art ‘pur’ d’Hiochi, vient en aide à l’artiste grace à son argent et à son pouvoir, et les esprits des morts auxquels la voix d’Hiochi permettait de demeurer dans la mémoire collective. Toutes les nuits, les esprits enlevaient Hiochi, l’emmenaient dans leur cimetière et l’obligeaient de chanter pour eux. Quand le moine s’aperçut des ces enlèvements, il fit écrire sur la peau d’Hiochi un texte de prière le protégeant des esprits. Finalement, son corps tout entier fut couvert de signes sacrés, mais ceux qui étaient chargés d’écrire le texte avaient oublié d’écrire sur les oreilles. La nuit venue, les morts apparurent, ils s’étonnèrent de ne pas voir Hoichi, ils ne virent que ses oreilles. Ils crièrent le nom d’Hoichi mais ne reçurent pas de réponse. Ils finirent par lui arracher les oreilles avant de les emporter. Hoichi serra les dents, il ne cria pas et resta assis sans bouger dans l’obscurité.

En matière d’écriture, les récepteurs importent peu, mais je ne puis oublier leur pouvoir lorsque je pense à Hiochi, le musicien, chanteur et narrateur aveugle au corps couvert d’écriture et aux oreilles arrachées, assis, solitaire et barbouillé de sang entre le peuple, le moine et les morts. »

Yoko Tawada

P.S. trève de citations, il faut absolument que je termine cet article sur l’oreille de Yoko, et voilà que je tombe sur une autre

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Je déballe ma bibliothèque

5 juillet 2009

Improvisation libre sur Benjamin

Bibliothèque de demain ?

Bibliothèque de demain ?

« Le grand casse-tête des déménagements, c’est le rangement des bibliothèques, surtout si leur croissance incontrôlée n’est pas compensée par un accroissement proportionnel des mètres carrés. expert rigoureux et facétieux du Penser/Classer, Georges Perec s’est amusé à classer les classements (alphabétiques, par continents ou par pays, par couleurs, par date d’acquisition, par date de parution, par formats, par genres, par grandes périodes littéraires, par langues, par priorités de lecture, par reliures, par séries…) pour constater qu’aucun n’est satisfaisant et que généralement, chacun les combine à sa manière. Manière révélatrice : elle témoigne à la fois d’une hiérarchie des savoirs qui doit beaucoup à l’esprit du temps, d’une sédimentation sur la durée des centres d’intérêts, des goûts et curiosités bien sûr, de quelques fétichismes et coutumes également. Dis-moi comment tu ranges tes livres et je te dirai qui tu es !

Je me souviens de sérieuses discussions avec mon compagnon au sujet de l’organisation d’une très ample bibliothèque construite dans un couloir d’une longueur opportune, dans notre nouvel appartement. L’enjeu était de taille, car il s’agissait aussi de fusionner en partie (mais quelle partie justement ?) nos possessions, en faisant en sort que chacun s’y repère. J’avais jusque-là une façon très approximative, un peu associative, un peu intuitive, de ranger mes livres, et j’étais bien la seule à m’y retrouver. Nous avons opté pour un classement par genre ou disciplines, ce qui à l’usage n’avait rien d’évident. Au commencement (du couloir) était la philosophie. C’était ma formation (et ma passion) initiale, j’en avais conservé une conception assez classique, qui traversait les siècles de Platon à Derrida, mais restait néanmoins dans le ciel des idées, et la raison pure ou presque.

Premier débat : qui de nos auteurs favoris aurait droit à ce titre distingué de la philosophie ? L’un ramenait son Peguy, l’autre son Benjamin, la liste s’allongeait, la confusion grandissait, nous les mettions de côté… Signe des temps, Marx et les théoriciens marxistes n’étaient plus classés à part, comme dans la bibliothèque du militant des années soixante, ils entraient dans le classement général, à la fois promus (Marx chez les philosophes) et régionalisés (une province de la théorie parmi d’autres). En revanche , les Œuvres complètes de Lénine sous leur cartonnage vert – offertes par mon père, brimant ses réticences, quand je ^réparais à Nanterre, en 1969 et sous la direction de Henri Lefebvre, une maîtrise sur la théorie léniniste de l’organisation – étaient reléguées sous la plafond. Le rayon « psy » était à peu près circonscrit, masi à coups, là encore, d’exclusions arbitraires. Ainsi, par exemple, Serge Moscovici, promoteur de la psychologie sociale (mais également philosophe et anthropologue s’interrogeant sur la nature de l’homme social), ou Georges Devereux, passant de l’ethnopsychiatrie des Indiesn mohaves de l’Arizona à la psychohistoire d’un roi fou, à Sparte, cinq siècles avant notre ère, n’y avaient guère leur place. Et ou mettre Henri Atlan, ce savant surprenant navigant entre biologie, pensée juive et philosophie ?

(…) Le rayon histoire semblait plus facile à ranger : d’abord un sort à part à la théorie, le reste suivant l’ordre chronologique jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, voire la fin du XXe siècle. C’était oublier cette « complication de l’histoire », selon l’expression de Claude Lefort, qui lui-même circule entre philosophie politique et histoire contemporaine. Restaient également ceux, de plus en plus nombreux, qui s’attachant à de nouveaux objets (les mentalités, les gestes, les manières…), sautaient volontiers d’une époque à l’autre. Et puis il y avait les polarités de certains sujets d’études. Il fallait donc prévoir plusieurs étagères sur l’antisémitisme, beaucoup d’autres sur le génocide, puis un très grand pan, assez mal classé, concernant les Juifs, qu’il s’agisse de religion, de tradition, d’histoire ou de culture. Un parti pris discutable, là encore, sur fond de question irrésolue : jusqu’à quel point, surtout dans la période moderne de la diaspora, dissocier l’histoire, la culture ou la production artistique juives de celles des pays où vivent les Juifs ? C’était au moins une solution fonctionnelle du point de vue de mes recherches pendant de langues années. Avec comme toujours, des choix sujets à caution, par exemple Martin Buber d’un côté (le côté juif), Walter Benjamin de l’autre, le côté des inclassables.

Ce même Benjamin, bibliophile, collectionneur, farouchement attaché à sa bibliothèque dont il s’est trouvé dépossédé au fil des exils, expliquait dans un texte de 1931, quand il avait encore ses précieux volumes : ‘Lorsque j’ai commencé, il y a dix ans, à classer mes livres, de plus en plus consciencieusement, je suis bien vite tombé sur des volumes que je ne pouvais me résoudre à écarter, sans être prêt pour autant à les tolérer davantage à l’endroit où je les avais trouvés. Il s’agissait de curiosités, de texte dérangeants, atypiques, voire bizarres, qu’il avait ‘chassés de section en section’, et qui se retrouvaient ensemble dans une sorte de ‘bibliothèque pathologique’, le rayon des égarés en somme. »

Nicole Lapierre, Pensons ailleurs, 2004.

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Entre brosses et bigoudis

20 juin 2009

« Je les imagine tous réunis [Charlotte et Martin Beradt, Hannah Arendt, Heinrich Blücher, Siegfried Krakauer, Walter Benjamin], un soir de 1942, une bien triste année, dans le petit deux pièces occupé pa Charlotte es son époux, l’écrivain Martin Beradt. Les Cheveux, par terre, ont été balayés, les peignes, brosses et bigoudis rangés, car pour vivre, Charlotte tient là un salon de coiffure pour dames dans la journée. Ils discutent de cette collection de trois cent cauchemars entre 1933 et 1939. Benjamin, qui pensait justement qu’une époque se dit aussi par ses rêves, est à la fois accablé et fasciné par ceux-là : des rêves de soumission, de peur, d’humiliation, mais également de subtile transgression (rêver qu’il est interdit de rêver, par exemple), des scénarios grotesques et grinçants témoignant de la façon dont le totalitarisme pénétrait les consciences, tourmentait le sommeil et travaillait les songes. Kracauer, qui gagne difficilement sa vie en travaillant à la FIlm Library du Museum of Modern Art et pense déjà à l’ouvrage qu’l veut écrire sur le cinéma expressioniste allemand, souligne la ressemblance avec l’atmosphère inquiétante, mécanique et chaotique de ces films (il la définira plus tard comme ‘le triomphe complet de l’ornemental sur l’humain’). Il parle de Caligari, du Dr Mabuse, de la passivité et de l’effroi. Hanna Arendt évoque l’univers de Kafka au sujet duquel elle écrira peu après, en 1944 : ‘Nous sommes aujourd’hui sans doute beaucoup plus conscients qu’il y a vingt ans que cet univers est davantage qu’un cauchemar et qu’il coïncide de façon inquiétante avec la structure de la réalité que nous sommes en train d’endurer.’ Comme en mirroir, c’est précisément pour ‘aider à comprendre la réalité d’une structure sur le point de se transformer en cauchemar’ que Charlotte Beradt s’étati lancée dans cette étrange et périlleuse aventure de collectionneuse des mauvais rêves de ses concitoyens à Berlin.
Impressionnés par ces récits hallucinés, ils se souviennent du rôle donné par Freud, dans l’analyse du rêve, du déplacement, c’est-à-dire à la façon dont la censure induit la substitution d’éléments, d’images, de contenus nouveaux à d’autres, primordiaux et potentiellement conflictuels et menaçants. Là, ce qui les frappe, c’est combien censure, surveillance, contrôle (ou autocontrôle) deviennent très souvent la matière même du rêve, comme si, en régime totalitaire, il n’y avait plus de déplacement possible, y compris dans l’activité onirique : un homme rêve qu’un décret supprime tous les murs, une femme qu’elle est épiée par son poêle, d’autres voient fondre sur eux d’innombrables et absurdes interdictions bureaucratiques ou s’humilient dans des situations grotesques et glaçantes. Le trait est forcé la nuit, il cerne d’autant mieux l’âpreté du jour.
‘Si le nazisme pénètre les rêves, il peut également infiltrer la langue et l’empoisonner.’ fait remarquer Walter.
Martin s’insurge : ‘ Ils peuvent brûler les livres, censure toute expression libre, ils n’effacerons pas la mémoire des paroles et des textes !’
La discussion, en allemand évidemment, et à propos de l’allemand, est animée. Ils aiment cette langue, avec elle ils peuvent exprimer toutes les nuances de leur pensée, c’est le seul bien vraiment précieux qu’ils ont pu emporter. Hannah, volontaire et vaillante comme son amie Charlotte, s’est néanmoins mise énergiquement à l’anglais. Walter, morose et las, ne peut s’y résoudre. Lui, qui cherchait dans ‘La tâche du traducteur’, la visée d’un pur langage au-delà de la diversité des langues, n’est pas loin de considérer (comme Adorno) que l’allemand est la langue philosophique et poétique par excellence. Son inquiétude n’en est que plus grande. À ce moment-là, ils ne savent bien sûr pas que, en Allemagne même, le philologue juif Victor Klemperer, pour résister à l’oppression et sauvegarder sa raison, tient en secret un journal dans lequel il analyse les mécanismes langagiers et les mots-clé de la Lingua Tertium Imperii, cette langue nazie qui corrompt les esprits. L’entreprise audacieuse et résolue de Victor Klemperer, qui s’apparente à celle de Charlotte Beradt, mais aussi au travail périlleux et obstiné d’Emmanuel Ringelblum et tant d’autres chroniqueurs du désastre dans l’étau des ghettos, donne crédit à la fois au pessimisme de Walter Benjamin et au refus de Martin Beradt. Mais, pour l’heure, le pessimisme l’emporte.
Halt !’ C’est le maître-mot des ces sombres temps, dit Hannah.

– Il claque comme un arrêt de mort’, dit Walter.

Tous se taisent. ‘Un ange passe’, dit l’un d’eux en français. »

Nicole Lapierre, Pensons ailleurs, Paris 2004, p. 22 sqq.
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