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Du corps

30 août 2009

plastic-head« Encore heureux qu’il n’ai pas survécu, dit Jan, quoi, demande le commissaire Wahlberg, que Jan nomme Werner dans ses pensées encore imprononcées, ça, là, dir Jan, cette mise à mort, l’absence de visage, la laideur qui aurait rendu vaine la suite de sa vie. Qu’entendez-vous par laideur, demande le commissaire Wahlburg, moi-même d’près vous, je suis sans doute laid, mais je  ne ressens pas ma vie comme vaine. C’est ennuyeux, pense Jan, il trouve le commissaire Wahlburg vraiment laid, informe, viellot, ridicule, avec ses formes accumulées, surplus débordant de soi-même, tombant sur la gauche et sur la droite, décapité comme des céréales coupés, naturellement qu’il est laid, pourtant Jan n’ose pas dire qu’il est d’accord, se déclarer d’accord reviendrait selon lui à l’offenser, et il ne veut pas en endosser la responsabilité. Vous avez peut-être du sur-poids, Werner, le début de la phrase s’envole sur un filet de voix lorsque Jan prononce ce nom, du sur-poids, mais quant à être laid, non, vous n’êtes pas laid, vous n’avez pas de bec-de-lièvre, pas de bosse, pas de marques de petite vérole ou autre chose dans le genre, vous n’avez pas non plus un plastique qui recouvre un visage inidentifiable, vous vous êtes négligé physiquement, ça se comprend après tant d’années de mariage, mais avec un entraînement régulier, de la course à pied ou une alimentation saine, rien qui soir irréversible.

Oui, monsieur Jonas, dit le commissaire Wahlburg, ce serait possible, natruellement, si je voulais, je pourrais être un autre sous une autre apparence, je dirais, mais qu’adviendrait-il de moi alors dans mon corps, ici, dans mon corps, le moindre gramme de graisse en trop raconte une histoire sur moi, nom d’une pipe, je ne veux pas être un autre comme un autre, je ne veux pas entendre quelqu’un d’autre me dire que je suis beau, que j’ai l’air en forme, que j’ai toutes les possibilités convenues d’une vie différente de la mienne. Le commissaire poursuit en s’échauffant : il se soustrait à la normalisation généralisée, dit-il, le voilà qui se met dans un état d’excitation auquel Jan ne s’attendait pas, c’est à l’unicité qu’il attache de l’importance, dit Werner, à la singularité, jamais il n’a voulu être une machine à produire des rendements records, mais de toutes les façons tout ça ce sont des images du passé, datant de l’époque où l’exploitation passait par la force physique, désormais l’homme n’est plus exploitable, finis les corps mal payés dans des mines de houille ou des usines, désormais l’homme est une marchandise, une marchandise qui peut être consommée et qu’il faut donc produire, produire dans les club de fitness, les écoles publiques, les laboratoires de recherche, les cabinets de chirurgiens, les centres commerciaux, les studios de télévision. La marchandise consomme la marchandise, monsieur Jonas, conclut le commissaire Wahlburg, ce n’est pas digne de l’homme, c’est du cannibalisme, voilà ce qui est laid, à mon avis, monsieur Jonas, d’une laideur abyssale.

Mais ce n’est quand même pas beau d’être laid, c’est Jan qui dit cela, les mots bondissent hors de lui comme des nains insurgés secouant leurs têtes furieuses tout en s’apercevant que leur rébellion est inutile, nous ne voulons pas être laids, ce n’est pas beau du tout d’être laid, crient-ils en cet instant au visage batracien de la jeune fille, qui à vrai dire est probablement une jeune femme, quelque part dans le néant. Et vous, êtes-vous heureux, monsieur Jonas, c’est le commissaire Wahlburg qui pose cette question, je ne répondrai pas, se dit Jan, il connaît la réponse, elle est tapie en un cri inouï dans la zone de ses organes génitaux. Silence.

Mais c’est que vous pleurez, dit le commissaire Wahlburg, sa voix bat prudemment en retraite comme si Jan était fait d’une matière fragile, je suis désolé, monsieur Jonas, nom d’une pipe, nous sommes devant un cadavre et je parle comme s’il s’agissait de dire ma première messe. Non, murmure Jan dans un effondrement de sa voix, il est gêné de pleurer, je ne me reconnais tou bonnement pas, Werner, et il n’est absolument pas reconnaissable comme individu. Le commissaire Wahlburg suit la voix de Jan qui descend vers le corps sans vie et incomplet, la tête dans du plastique, le visage invisible, avec des intentions effacées et une mort non élucidée. Vous savez, monsieur Jonas, dit-il, moi je le trouve plus reconnaissable que bien d’autres.

La surprise jaillit de Jan, sans bruit mais tout à fait attentive, et le commissaire Wahlburg perçoit cela comme une invitation à continuer, lui, dit-il avec un mouvement de tête en direction du cadavre, lui, il s’esquive, et c’est très bien ainsi. C’est un état de liberté, entend Jan de la bouche de Werner, le liberté, dit celui-ci en s’animant, c’était une manière de se mettre consciemment de côté, un mouvement pour sortir de la normalisation, de l’assimilation à tout le monde, aux consommateurs consommables. De nos jours, poursuit le commissaire Wahlburg, les gens sont des copies d’eux-mêmes, on peut les fabriquer ad libitum, des reproductions d’un modèle qui n’existe pas, la maladie et la laideur sont perçues comme des assimilations ratées qu’il convient d’éviter, raison pour laquelle la médecine commence de plus en plus tôt à contrôler l’homme jusque dans son ultime cellule. Pas une partie de l’humain qui échappe à ce regard de contrôle, monsieur Jonas, s’échauffe le commissaire Wahlburg, songez seulement aux électrocardiogrammes, à l’observation des influx du cerveau, aux rayons X, aux ultrasons, à la psychothérapie, et j’en passe, tout cela est présenté aux gens comme étant utile et bien intentionné, mais il suffit de songer à la technologie génétique, à l’aide de laquelle on peut fabriquer ou supprimer certains types d’humains, pour se convaincre qu’il ne s’agît pas de servir l’individu, mais de reproduire une copie, d’uniformiser l’existence qui sera privée d’individualité. Avant même d’advenir l’homme est effacé.

Et voilà pourquoi, monsieur Jonas, déclare le commissaire Wahlburg en portant le regard fier d’un directeur de cirque sur la ménagerie de ses expressions techniques, voilà pourquoi je reste gros et – pour employer votre vocabulaire – laid. Et puis, monsieur Jonas, conclut-il avec un mouvement de tête en direction du visage enveloppé dans du plastique, en raison de tout ce que je viens de dire, cet humain me semble plus reconnaissable que bien d’autres.

Jan regarde vers la masse qui se trouve derrière le plastique, non, Werner, murmure-t-il, ce n’est pas un être, c’est un anéantissement.

Le commissaire Wahlburg secoue la tête, affectueusement il regarde Jan qui est toujours dans l’incompréhension, toujours désorienté dans un environnement nouveau, je crois, dit-il en remplissant d’air son abdomen, je crois que l’heure est venue pour une deuxième histoire. »

Thomas Jonigk, Quarante jours, Verdier, Paris 2007.

Hubert Colas a adapté le premier roman de Thomas Jonigk, Jupiter, pour la scène et cet été il a présenté Le livre d’or de Jan à Avignon, coîncidence que le héro de Jonigk s’appelle Jan, car ce dernier est loin d’être un artiste, et il est le narrateur du récit, tandis que dans le livre d’or il est l’objet de la narration. Pourtant il semble y avoir comme un lointain écho qui relie l’un à l’autre.

Jan des Quarante jours, après avoir trouvé son père mort, rencontre sa propre mort dans le cadavre, qui donne lieu à sa rencontre avec le commissaire Wahlburg, passage cité ci-dessus.

En Allemagne, Thomas Jonigk, est surtout connu comme dramaturge et auteur de théâtre, ses premières pièces sorties en 2008 chez Droschl restent encore à traduire.

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