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Chouvalkine, Chouvalkine, Chouvalkine

5 juillet 2009

potemkin_village« Dans un lent mouvement continu – descendant ou montant – nous faisons connaissance avec les puissants. Mais ils ne sont jamais plus terribles que lorsqu’ils s’élèvent de la plus profonde dégradation, celle des pères. Le père sénile et hébété que le fils vient de coucher avec tendresse, à qui il vient de dire : ‘Sois tranquille, tu es bien couvert’, s’écrie : ‘Non !’ en sorte de réponse bouscula la question ; il repoussa la couverture avec tant de force qu’elle se déploya d’un coup, en un instant, et il se dressa sur le lit, d’une seule main touchant légèrement le plafond : ‘Tu voulais me couvrir, je le sais, mauvais garnement  ! Mais je ne suis pas encore couvert ! Et c’est aussi la dernière force, assez pour toi, trop pour toi ! (…) Heureusement un père n’a besoin de personne pour percer à jour son fils.’ (…) Et il se tenait debout, parfaitement libre, jetant les jambes. Il rayonnait d’intelligence. (…) ‘Ainsi tu sais à présent ce qu’encore il y avait hors de toi, jusqu’ici tu ne connaissais que toi-même. Oui tu étais bien un enfant innocent, mais plus encore un homme diabolique.’

En rejetant le poids du couvre-lit, le père rejette en même temps le poids du monde. C’est une période cosmique qu’il doit mettre en mouvement pour rendre vivante, riche de conséquences, l’immémoriale relation du père au fils. Mais riche de quelles conséquences ? Il condamne le fils à la mort par immersion. Le père est celui qui punit. La culpabilité l’attire comme les fonctionnaires de la justice. Il est très significatif que pour Kafka, le monde des fonctionnaires ne fasse qu’un avec le monde des pères. Et cette ressemblance n’est pas à leur honneur. Elle est faite d’hébétude, de dégradation et de crasse. L’uniforme du père est constellé de taches, son linge de corps est sale. La crasse est l’élément vital des fonctionnaires : ‘Il ne comprenait pas à quoi servait le va-et-vient des plaideurs : ‘A salir l’escalier’, lui avait répondu un jour un employé, sans doute en colère, mais cette réponse l’avait beaucoup éclairé.’

La saleté est à tel point l’attribut des fonctionnaires qu’on pourrait justement les considérer comme des parasites géants. Cela ne concerne pas, bien sûr, les rapports économiques, mais les forces de raison et d’humanité qui permettent à cette engeance de subsister. Or, de la même façon, dans les étranges familles de Kafka, c’est du fils que se nourrit le père, gisant devant lui comme un énorme parasite. Le père ne consomme pas seulement la force du fils, il consomme son droit à exister. Le père est celui qui punit, mais aussi celui qui accuse. (…) C’est un procès toujours pendant et sur personne ne peut tomber une pus vilaine lumière que sur ceux pour qui le père prétend à une solidarité avec ces fonctionnaires, avec ces greffiers de tribunaux. Le pire chez aux n’est pas un infinie corruptibilité. Car, au fond d’eux-mêmes, ils sont faits de telle façon que leur vénalité est le seul espoir qu’à leur égard puisse conserver l’humanité.  Certes les tribunaux se servent de Codes. Mais on n’a pas le droit de les voir : ‘Le propre de cette justice, suppose K., c’est qu’on est condamné non seulement innocent, mais ignorant’, et les normes prescrites restent dans le monde primitif des lois non écrites. L’homme peut les enfreindre sans en avoir la moindre idée, et devenir ainsi couipable. Mais si fâcheuse soit-elle pour ceux qu’elle atteint sans qu’ils s’en doutent, leur intervention n’est pas un pur hasard ; elle est plutôt un destin qui se présente ici avec toute son ambiguïté. (…)

Entre l’état administratif et l’état familial les contacts, che Kafka, sont multiples. Au village de Schlossberg, on use d’une expression à cet égard révélatrice : ‘Ici l’on dit, tu le sais peut-être : les décisions administratives sont aussi timides que les jeunes filles. (…) K. répondit : ‘Bonne observation, avec des jeunes filles ces décisions pourraient bien avoir en commun d’autres qualités.’

De ces qualités la plus digne d’être notée est certes de se prêter à tout, comme les jeunes filles que K. rencontre, dans le Procès et dans le Château, aussi impudiques dans leurs familles qu’au lit. »

Walter Benjamin, Franz Kafka, 1934.

Il est intéressant de noter cet aspect de la crasse, pour Mary Douglas, la saleté est intimement liée au rangement et au classement.

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